16.06.16, Draelants and Balouzat-Loubet, eds., La formule au Moyen Âge II / Formulas in Medieval Culture II

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Benoît Grévin

The Medieval Review 16.06.16

Draelants, Isabelle, and Christelle Balouzat-Loubet, eds. La formule au Moyen Âge II / Formulas in Medieval Culture II Actes du colloque international de Nancy et Metz, 7-9 juin 2012 / Proceedings of the International Conference, Nancy and Metz, 7th-9th June 2012. Turnhouts: Brepols, 2015. pp. 516. ISBN: 978-2-5035-543-2 (hardback).

Reviewed by:
Benoît Grévin
CNRS-Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris (LAMOP)
benoit.grevin@orange.fr

Ce dense volume est issu d'un colloque organisé autour de la formule à Nancy et à Metz en juin 2012, dont il reprend les contributions jugées par les éditeurs les plus marquantes, en français (dix-neuf), en anglais (deux) et en italien (une), un lot de communications portant sur les serments ayant été publié à part dans un numéro de la revue Histoire urbaine. Il fait suite à la parution d'un premier volume dans la même collection (La formule au Moyen Âge I), lui-même issu de deux rencontres antérieures. S'il est difficile de détailler en l'espace d'un compte-rendu le contenu des vingt-trois articles, on peut donner une idée générique de l'intérêt et des limites de l'ouvrage, et dire quelques mots sur ceux-ci. Le volume est organisé de manière thématique, en six sections (diplomatique; littérature; hagiographie; littérature universitaire; arts; vie pratique, magie et médecine). La section "diplomatique" et la section "littérature" se taillent la part du lion, avec respectivement sept articles chacune. La section "arts" n'a que trois articles, mais comme ils traitent tous trois d'iconographie, elle reste cohérente. Les autres sections semblent artificielles. Pourquoi créer une section "Hagiographie" et une section "Littérature universitaire" de respectivement deux et un article, et pourquoi réserver pour la fin une section fourre-tout "Vie pratique, magie et médecine", où la logique regroupant deux articles sur les formules conjuratoires d'un rituel de nécromancie et les pratiques incantatoires en médecine médiévale est contredite par l'insertion d'un article sur les hérauts d'armes? Cette organisation reflète ce qui fait une limite de l'ouvrage: la vision traditionnaliste des champs textuels de l'écrit médiéval comme séparés entre un domaine strictement littéraire (poèmes en langues vernaculaires, chansons de gestes...), un domaine strictement diplomatique (actes de la pratique), un monde universitaire isolé (littérature scolastique), des secteurs pratiques éparpillés... On peut se demander si un volume portant sur le concept de formule n'aurait pas gagné à réorganiser tout cela, à l'ombre des questionnements fournis depuis trente ans sur l'écrit pragmatique, en créant notamment des passerelles entre pôles "littéraire" et "diplomatique," et en utilisant un questionnaire permettant de problématiser la dialectique entre témoins textuels et non-textuels. La question de ces frontières n'a pas été vraiment évoquée dans la très courte introduction (9-13), pas plus que celle, tout aussi prégnante, de la transition entre le "formulaire" et le "non-formulaire." Il n'y a pourtant pas de délimitation simple de la formule en histoire textuelle médiévale, la tendance au formularisme se combinant en permanence avec la variation, dans les textes politiques, les actes, les formes juridiquement contraignantes, le matériel didactique, comme dans les jeux réputés plus strictement "littéraires." Une telle réflexion se reflète dans divers travaux français récents sur la rhétorique ou l'épigraphie médiévales qui font le lien entre littérature, écritures pragmatiques, iconographie et politique. On reste ici dans un univers où l'on questionne souvent la relative fixité d'une formule, mais rarement le problème des transitions entre zones à moindre et à plus forte inventivité.

Ces réserves une fois faites, on peut apprécier la qualité de nombre des contributions retenues. La section diplomatique est particulièrement riche à cet égard.

Els de Parmentier présente ainsi le résultat d'une étude appuyée sur des analyses de fréquence concernant les protocoles et les éléments formulaires des chartes des comtes de Flandre et de Hainaut au début du XIIIe siècle (1191-1244), en posant la question de l'utilité de la réflexion sur l'itération formulaire pour arriver à cerner à la fois l'identité d'une écriture de chancellerie et l'idéologie du pouvoir comtal (notamment féminin) dont elle est l'émanation.

Morwenna Coquelin part de l'étude des formules d'amitié développées dans la correspondance en allemand de la ville d'Erfurt à la fin du Moyen Âge pour reconstruire le réseau d'amitiés d'une ville ne possédant pas l'autonomie majeure des villes d'Empire. On arrive à une étude remarquablement fine de la modélisation épistolaire d'un réseau hiérarchisé permettant à la ville de symboliser de manière dynamique l'espace de ses relations avec les différents acteurs politiques (pouvoirs princiers, villes de rang supérieur, égal ou moindre...).

L'étude d'Aude Wirth-Jaillard touche à un domaine encore peu exploré du point de vue de l'itération formulaire: le langage des documents comptables, trop "banalement formulaires" pour avoir été étudiés dans cette dimension avant une date récente. A travers l'étude de variations de formulaire dans les documents comptables portant sur les droits du seigneur à Champagne dans les registres du receveur de Châtel-sur-Moselle (1429-1530), c'est une micro-histoire des variations parfois infimes d'un formulaire français qui est proposée, avec une tentative de séparer la variation non ou faiblement motivée de la variation consciente.

Clarie Lamy étudie de manière classique le formulaire latin des actes d'une grande abbaye (Marmoutier) dans la moyenne durée d'un grand siècle (1040-1150), en reprenant la question centrale de la manière de départager les formules propres à la production issue de l'abbaye de celles issues d'acteurs extérieurs, avec une attention particulière pour les phénomènes de disparition progressive de formules.

L'article d'Adele di Lorenzo pose un problème. C'est une étude philologiquement brillante des formules des préambules des donations pro anima de l'époque normande dans le royaume de Sicile, majoritairement grecques, minoritairement latines. A. di Lorenzo semble toutefois ignorer que la majeure partie des médiévistes n'a pas nécessairement, en 2016, une pratique intensive du grec (particulièrement sous ses différentes formes byzantines), et ne daigne pas donner la traduction des passages invoqués, ce qui réduit à peu de choses pour les non-Byzantinistes l'intérêt de l'article. Les éditeurs n'auraient-ils pu insister pour obtenir des traductions?

Timothy Salemme, quant à lui, étudie la présence des arengae dans les actes de donation de la région milanaise, posant ainsi (une nouvelle fois, et c'est l'intérêt de ces sauts de communication à communication) la question des jeux d'échelles dans l'étude des formules. C'est ici comme dans la communication précédente le préambule qui est pris comme ensemble stylistiquement (rhétoriquement?) particulièrement pertinent pour une réflexion. La communication est centrée sur un phénomène intrigant de la région milanaise aux XIe-XIIe siècles: la faiblesse d'une culture du préambule qui finit, pour des raisons multiples s'expliquant tant par des particularités de culture et de pratique notariale que d'héritage politique, par s'atrophier presque totalement (un phénomène qui a pu toucher l'Occident à diverses époques dans divers contextes: la chancellerie royale française voit la disparition momentanée des préambules pendant le XIIIe siècle).

Enfin, Arnaud Lestremeau clôt cette section diplomatique par une communication portant sur les modalités d'insertion des noms propres dans les chartes anglaises de la période anglo-saxonne, avec une étude linguistique souvent remarquablement menée, malgré quelques débordements. Il est en effet douteux qu'une formule tel que fidelis minister doive être absolument valorisée en fonction de son pouvoir allitératif, assonantique et rythmique (146). À ce compte-là, n'importe quelle suite de mots latins ne comportant que des e et de i devient un motif à discussion rhétorique (perennis ignis). Le latin a un vocalisme trop pauvre pour ne pas rester prudent dans la sélection des critères d'ornementation rhétorique.

La section littéraire s'ouvre par un article de Sándor Kiss qui tente d'explorer une des frontières de la réflexion sur le formularisme, en dégageant dans l'analyse d'un répertoire occitan et français de lyrisme courtois (XIIe-XIIIe siècle) des formules thématiques réutilisées, au-delà de la stricte formule linguistique. L'auteur a, lui, eu la bonne idée de munir les extraits anciens français ou occitans de traductions. On s'interrogera peut-être sur l'usage de la notion de "langage quotidien" comme source d'inspiration des poètes, toujours discutable étant donné que nous disposons d'une part de ces sources poétiques très formalisées, et que nous ne pourrons d'autre part jamais juger exactement de ce qu'était le "langage quotidien" du bas Moyen Âge...

L'article suivant, de Marie-Geneviève Grossel, prend presque le contre-pied méthodologique du précédent, car il s'agit cette fois de chercher à voir s'il est permis de retrouver des formules dans les chansons de trouvères en tentant de sérier les phénomènes de répétition (fonds commun, citations...). Les deux communications se révèlent ainsi complémentaires, l'une partant du fond pour arriver à la forme, l'autre de la forme pour arriver au fond.

Colette Stévanovitch et Claire Vial étudient quant à elles les formules présentes dans le Stanzaic Morte Arthur, l'un des poèmes moyen-anglais transposant la Mort le roi Artu, qui offre un riche matériau pour cette investigation, car sa technique d'écriture est pesamment formulaire. Elles font ainsi passer d'un monde littéraire du début du Moyen Âge à l'univers des XIVe-XVe siècles, également abordé par Alexandra Velissariou, qui enquête sur le goût de la formule dans la nouvelle du Moyen Âge tardif. On passe ainsi au support textuel en prose, et à un ensemble de questionnements nouveaux, notamment centrés autour de la formularisation des proverbes.

L'article de Gianluca Valenti sur la Commendatio animae dans les littératures romanes des origines présente d'une part l'avantage de ne pas se limiter à une aire géographique ou à une œuvre donnée, mais d'embrasser un large champ d'expression en langue romane. D'autre part, il représente une des rares occurrences dans le volume où le monde de la pratique (en l'occurrence de la pratique des formules liturgiques, sacramentelles et autres de la vie religieuse) interagit avec l'univers littéraire, puisqu'il s'agit de comprendre dans quelle mesure les formules d'oraison in extremis envahissent le champ littéraire. On peut regretter la naïveté d'une ou deux formulations ("l'insertion d'une formule liturgique à l'intérieur d'un ou plusieurs textes littéraires peut sembler au moins bizarre": en quoi?) qui reflètent malgré les intentions de l'auteur une conception de la littérature comme espace déconnecté et prouve que l'idée que les "littératures médiévales" ne sont pas un espace clos par rapport aux autres textualités médiévales a encore du chemin à faire.

L'article d'Anne Ibos-Augé introduit également de manière bienvenue à une autre dimension du formularisme textuel médiéval en analysant les récurrences et formules mélodiques dans le roman de Renart le Nouvel: la question du formularisme en poésie se laisse difficilement dissocier, effectivement, des possibilités de mise en musique, quoique la circulation des formules musicales et poétiques puisse obéir à des rythmes en partie désynchronisés.

Enfin, Federico Saviotti clôt cette longue section en analysant la formule mystérieuse de l'ancien français Boute-en-corroie, référence apparente à un jeu de passe-passe dont l'analyse de détail montre qu'elle avait en fait pris une valeur formulaire dans la société française du bas Moyen Âge.

Avec des deux premières sections, ce sont déjà presque deux tiers du volume qui sont parcourus. Les quatre sections suivantes sont en partie embryonnaires. La communication d'Élyse Dupras sur les locutions et formules d'assertion des diables dans les mystères hagiographiques français met en valeur les effets de boucle paradoxaux de mécanismes d'assertion imitant en partie les systèmes en vigueur par des figures démoniaques pourtant censées s'opposer à la divinité dans les mystères français de la fin du Moyen Âge. On peut regretter qu'elle n'ait pas été regroupée avec celle de Gianluca Valenti dans une section "entre performativité religieuse et littérature", au lieu d'être réservée à une section hagiographique isolée, alors que la forme théâtrale appelait la réflexion sur l'espace commun entre hagiographie et littérature (ou plutôt, sur la dimension littéraire de l'hagiographie, ici poussée à ses extrêmes). Elle est regroupée avec une étude en anglais de Raeleen Chai-Elsholz sur la formule servus servorum Dei, entre épistolographie et hagiographie, qui redonne son sens à la montée en puissance progressive de la formule papale servus servorum Dei, de l'antiquité tardive de Grégoire le Grand jusqu'à sa popularisation définitive au cours du Moyen Âge central. Il s'agit de l'une des études du livre qui montrent la possibilité de reprendre à nouveaux frais des formules courtes et banales pour leur redonner du sens en les étudiant dans le temps long.

L'article de Sophie Delmas sur les formules rédactionnelles dans les quodlibets des maîtres de théologie de l'université parisienne au XIIIe siècle constitue à lui seul la section consacrée à la littérature universitaire, ce qui est dommage, la formule dans le monde didactique, aussi bien qu'en philosophie ou théologie médiévale, posant de vastes problèmes. C'est un exercice méthodologique démontrant comment l'étude des apparemment faibles variations formulaires permet de mieux comprendre l'histoire du développement des formes de débats et d'exercice universitaire.

L'avant-dernière section est consacrée aux arts, avec un changement de tonalité, puisque comme les contributeurs le rappellent, il y a transfert de sens entre le domaine textuel et le domaine iconographique. Parle-t-on exactement de la même chose en questionnant l'itérativité de formules iconographiques et de formules linguistiques? Le thème méritait sans doute d'être abordé plus à fond, notamment en introduction, car il rejoint des questionnements anciens mais non vraiment résolus en histoire médiévale (Panofsky). Julie Mercieca étudie l'image de la Crucifixion dans les décors monumentaux des IXe et Xe siècles, à partir de sources notamment italiennes et allemandes, en analysant le renouvellement des motifs mais aussi de la localisation dans les espaces ecclésiaux. Yoanna Tsetanova Planchette s'attaque quant à elle à la question des formules du salut dans les programmes iconographiques des monuments funéraires byzantins du Xe au XIVe siècle, à travers une série d'exemples balkaniques. Enfin Amélie Bernazzani étudie le transfert de configuration d'un personnage à l'autre. C'est au fond toute la question de la définition du style à travers la dialectique idiosyncrasie (maniérisme)/formule et répétitivité qui est ici analysée, en invoquant à la fois de grandes études classiques, des extraits d'ouvrages théoriques de la Renaissance mais aussi de traités rhétoriques classiques, enfin l'exemple particulier de la Lamentation autour du Christ mort. On aboutit à l'un des trop rares articles de l'ouvrage qui pose en profondeur la question de la dialectique entre formule et invention.

Au sortir de cette section iconographique, la plongée dans une nouvelle section textuelle conduit une dernière fois à s'interroger sur la logique de confection des parties de l'ouvrage. Cette dernière partie, éclectique, regroupe trois articles. Celui d'Henri Simonneau a l'intérêt de plonger dans un mode d'utilisation des formules rituelles partagé par le jeu et le politique: celui des formules utilisées par les hérauts d'armes, du tournoi au couronnement en passant par le duel, au bas Moyen Âge. La démonstration s'appuie de manière pertinente sur la tradition d'analyse anthropologique du jeu (Huizinga).

Anne Mathieu étudie quant à elle les formules conjuratoires présentes dans un manuel de nécromancie anglais du XVe siècle (formules mi-latines, mi-anglaises), en les mettant en parallèle d'autres études sur les formules incantatoires récentes telles que celles de Julien Véronèse pour constater que l'analyse documentaire rend difficile d'édicter des règles fixes pour ces conjurations.

Enfin, Béatrice Delaurenti prend le contre-pied de ses études antérieures sur les discussions théoriques scolastiques autour des charmes et formules, pour analyser cette fois ce que nous disent les formules incantatoires médicales et autres charmes médicaux conservés sur l'aspect pratique pris par cette culture de l'incantation médicale, qui présente des phénomènes de glossolalie comparables à ceux des incantations magiques.

On ne s'appesantira pas ici sur les critiques déjà émises. Il est difficile d'organiser de manière toujours satisfaisante un collectif, et ces vingt-trois articles sur la formule au Moyen Âge offrent un riche bouquet pour tous les médiévistes intéressés par la question. Il semble toutefois licite de souligner que la structure même de ce livre montre à quel point les médiévistes ont encore du chemin à faire pour renouveler l'étude des problèmes partagés entre les historiens des pratiques et les spécialistes des littératures, sans que les deux ensembles, qui s'interpénètrent en fait constamment au niveau des textes, apparaissent comme deux continents séparés. C'est tout l'intérêt d'une réflexion sur ce problème commun de la formule que d'y inviter.

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