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IUScholarWorks Journals
26.05.32 Gaullier-Bougassas, Catherine, ed. Nouvelles traductions et réceptions indirectes de la Grèce ancienne. T. 1: Histoires des héros grecs et troyens (textes et images, 1300-1560).

Ce collectif dirigé par C. Gaullier-Bougassas appartient à la collection “Recherches sur les réceptions de l’Antiquité” (Brepols), publiant les travaux liés à l’ERC Advanced Grant AGRELITA autour de la réception de la Grèce ancienne dans la littérature française pré-moderne (1320-1560). Il est consacré aux “histoires des héros grecs et troyens” dans les “nouvelles traductions et réceptions indirectes de la Grèce ancienne”. Il contient quatorze études, réparties entre un pôle “Historiographies médiévales (XIVe-XVe siècle)” et une partie “Traductions et éditions illustrées d’œuvres d’Ovide et de Boccace (XVe-XVIe siècle),” et constitue un panorama des représentations liées à la Grèce ancienne avant les traductions directes du grec au français.

L’introduction insiste sur l’enrichissement de la mémoire de la Grèce créée par la multiplication des médiations, ou “filtres divers” (5). Le volume entend proposer une réflexion à la fois poétique (techniques de la traduction) et de l’ordre des représentations (en particulier celle des héros) afin de saisir si le “nouvel engouement” (11) pour la Grèce ancienne qui se développe à partir du XIVe siècle se comprend dans la continuité de ce qui lui préexiste.

L’article qui suit, n’étant relié à aucune des deux sections, se présente comme une extension de l’introduction. Anne D. Hedeman (“Translating Ancient Greece for Duke John of Berry”) documente l’intérêt du duc pour la Grèce antique, avec son acquisition de copies de l’Histoire ancienne,en particulier pour le personnage d’Agamemnon, à travers une comparaison des ms. Paris, BnF, fr. 301 et Londres, BL, Royal 20 D I. Le premier, appartenant au duc, révèle en effet une attention spécifique au chef de l’armée grecque, interprété en lien avec des événements contemporains, comme l’assassinat de Louis d’Orléans par Jean sans Peur.

Ouvrant la section des “Historiographies médiévales,” Keith Busby évoque “La guerre de Troie vue par un moine irlandais: Jofroi de Waterford.” Dans la continuité de l’édition qu’il a proposée (Brepols, 2020), il étudie la collaboration de Jofroi et de Servais Copale et leurs choix de traduction du De excidio Troiae de Darès. L’analyse minutieuse du lexique s’accompagne d’une réflexion sur les sources d’influence possible de certains passages: Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure ou Brut de Wace. L’auteur propose également une analyse des traits épiques et courtois de cette version du récit troyen du tout début du XIVe siècle, dont il éclaire les enjeux de manière très approfondie.

Rosa M. Rodríguez Porto se penche sur des enluminures représentant le passé grec dans l’Orient latin(“The Representation of the Greek Past in the Levant beyond the Illustrated Copies of the Histoire ancienne jusqu’à César”). En se focalisant sur des ouvrages produits sur les lieux de l’action des héros antiques, l’espace méditerranéen, elle interroge avec le point de vue très éclairant de l’histoire de l’art les modes de lecture que cette coïncidence spatiale suscite. L’Histoire ancienne et l’Eracles fournissaient peut-être ainsi aux croisés un schéma de légitimation politique et idéologique (“conceptual framework for their enterprise, legitimizing the conquest and colonization of the Eastern mediterranean” [52]). Elle expose d’autres raisons de cet engouement pour l’Antiquité, prouvant que le récit de la guerre de Troie ou la référence à des figures comme Hercule ou Pyrrhus d’Épire forgent un langage international du pouvoir permettant de rendre lisibles les réseaux culturels et politiques de l’Orient méditerranéen. Sur les usages de l’héraldique dans le ms. Royal 20 DI, on peut également renvoyer aux travaux de Luca Barbieri. [1]

Dans la perspective de l’art également, Ilaria Molteni observe les manuscrits des traductions de l’Historia destructionis Troiae de Guido delle Colonne en France. Sur cet auteur et sa réception, on peut se reporter à Guido delle Colonne et la fortune de Troie en Europe,[2] afin de clarifier certaines données textuelles sur l’œuvre et ses traductions. L’étude est riche d’enseignements sur les enluminures frontispices au début des livres. Un recensement très clair des cycles iconographiques de Guido C est proposé et l’autrice soulève la question de l’influence des cycles italiens de Prose 5 sur certains de ces manuscrits (par ex. Genève, Coligny, 160). Elle observe aussi le cas où Guido C vient constituer la partie finale du Recoeil des Histoires de Troyes de Raoul Lefèvre, comme dans le ms. Paris, BnF, fr. 22552. Les ambitions diverses de ces projets de traduction se répercutent dans les cycles iconographiques, marqués par la plasticité (approches savantes à la cour de Charles V vs. intérêt pour l’actualisation et la mise en roman à la cour de Bourgogne).

Clara Pascual-Argente étudie de manière passionnante les liens entretenus entre les Sumas de historia troyana dites de Leomarte et le Recoeil des Histoires de Troyes de Raoul Lefèvre (1464). L’œuvre espagnole a servi de modèle (“key structural model for Lefèvre’s work” [86]), en particulier dans le choix annoncé—mais non réalisé—d’organisation autour de quatre destructions de Troie. La source utilisée par Raoul ne correspond pas tout à fait au texte des Sumas telles qu’on les connaît, aussi l’existence d’une copie avec des éléments additionnels issus de l’Estoria de España est-elle posée. L’autrice éclaire les inflexions par rapport à la source espagnole: l’image d’Hercule devient plus nettement celle d’un lettré, avec l’interprétation évhémériste de l’Hydre de Lerne comme sophiste ou l’épisode de la fondation dustudium de Salamanque. Tout en réfléchissant à la manière dont ces Sumas ont pu être connues à la cour de Bourgogne, elle indique que ce désir de promouvoir les ancêtres grecs éveillait certainement un écho à la cour de Bourgogne, davantage que dans la Castille du XVe siècle.

On considère habituellement que la première traduction en français de la Bibliothèque historique de Diodore (Ier siècle avant JC) est celle de Claude de Seyssel à partir de la version latine du Pogge. Dans “Une réception précoce de Diodore de Sicile en français: la Chronique dite de Jacques de Brézé (vers 1460),” Silvère Menegaldo s’intéresse à une traduction antérieure, insérée par larges extraits dans une chronique universelle du XVe siècle. Elle constitue un “premier jalon” dans la réception, relevant d’une “forme d’hellénisme latin” (M.-R. Jung). Une annexe propose la transcription soignée d’une partie du ms. Paris, BnF, fr. 6362 (IV, chap. 29) et d’une lettre envoyée au pape “Nicolas quart” que contient ce manuscrit.

Marco Maulu étudie “La langue grecque dans la Mer des histoires et dans le Rudimentum noviciorum”. Il s’intéresse ainsi aux hellénismes dans la traduction d’une œuvre médiolatine, aux étymologies qui y sont développées, aux choix de traduction des mots grecs via le latin, comme “colaphisier,” aux formules grecques translittérées en alphabet latin, dont le sens était compris, ainsi qu’à des questions de prononciation. La langue grecque occupe une place majeure, notamment dans l’onomastique, la toponymie, et dans certaines catégories du savoir et de la religion. Les éléments transitant par des traductions latines antérieures, il conclut sur l’absence “d’effort autonome en direction d’une translittération appropriée” (157).

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux traductions et éditions illustrées d’œuvres d’Ovide et de Boccace aux XVe et XVIe siècles. Le premier article de Valeria Russo concerne “la matière grecque dans le De casibus virorum illustrium traduit par Laurent de Premierfait (1409).” Celui-ci en réalise deux traductions, l’une en 1400 et l’autre en 1409, offerte à Jean de Berry. Cette seconde version procède à des amplifications narratives (par exemple le repas de Thyeste ou le destin de Diomède), renforçant la fonction édifiante et la portée mythographique. L’autrice pose l’hypothèse d’un accès du traducteur auxGenealogie deorum gentilium ou à un manuscrit glosé du De casibus qui expliquerait ces augmentations. Le texte anticiperait alors le mouvement bourguignon de la seconde moitié du siècle “qui trouve sa matrice littéraire précisément dans la matière grecque” (174).

Claudia Daniotti observe la représentation de la mort d’Agamemnon dans les manuscrits enluminés de la tradition de Laurent de Premierfait, en lien avec le De casibus de Boccace. La manière dont le traducteur envisage le meurtre, en augmentant le texte de Boccace, serait cruciale pour l’élaboration d’une nouvelle iconographie et pour la réception du personnage de Clytemnestre jusqu’à la Renaissance: Clytemnestre fait revêtir une robe sans col à Agamemnon, alors piégé dans le tissu et tué par Egisthe. Même si ce dernier est le meurtrier, les enluminures désignent Clytemnestre comme cerveau du crime, de même que Boccace et Premierfait accentuent cette culpabilité, tout en atténuant la dimension de subversion de l’ordre politique et de la stabilité sociale.

Clarisse Evrard mène une efficace enquête iconographique dans un cadre similaire (“De la peinture à la gravure: Lecture intramédiale de quelques illustrations de traductions françaises du De casibus virorum illustrium et du De mulieribus claris de Boccace”). La tradition évolue avec les premiers incunables; les projets éditoriaux inédits, conçus par les imprimeurs, reflètent l’aspect adaptable de la matière et témoignent de l’état du nouveau marché du livre illustré; l’autrice documente l’usage de nouvelles techniques comme celle de la taille douce, et souligne la promotion de savoir-faire locaux. Dans le cas de la traduction du De mulieribus claris, l’iconographie étudiée, opérant une sélection dans les figures, correspond à une “resémantisation adaptée aux femmes qui en sont les inspiratrices, les dédicataires ou les commanditaires” (195), comme pour les exemplaires dédiés à Anne de Bretagne. Les matrices de Vérard (1493) sont utilisées de manière parcimonieuse afin de faire des femmes illustres le reflet de valeurs paradigmatiques, esquissant un portrait de la reine idéale. Un autre exemplaire sur parchemin, commandé par Anne de Bretagne à Antoine Dufour, lui permet sans doute d’affirmer son statut royal et son accession au panthéon des femmes illustres.

Catherine Gaullier-Bougassas étudie la figure de Diane: “Diane dans la Chronique dite de Derval, de Chastel et de Brézé:Une traduction savante de Boccace antérieure au De la genealogie des dieux imprimé par Antoine Vérard en 1498.” Elle édite un chapitre qui concerne la déesse et note que malgré une traduction fidèle, l’historien ne revendique pas son statut de traducteur. Il adopte des formes de rationalisation, ne cherche pas à imposer une nouvelle signification liée au temps présent, et se démarque nettement de l’Ovidius moralizatus de Pierre Bersuire ou du De formis figurisque deorum qui insistent sur une dimension morale. L’impression de Vérard, en 1498, est fidèle au texte de Boccace mais diffère du texte de la chronique de Brézé. Celle-ci, pratiquant, une traduction-compilation, avec des citations latines non traduites, “renforce le caractère savant qu’il souhaite donner à son œuvre et envoie le signal qu’il s’adresse à un public de lettrés” (218).

Valeria Russo propose un second article traitant de la “réinvention du panthéon dans l’atelier d’Antoine Vérard: Sur la traduction française des Genealogie deorum gentilium de Boccace.” Les manuscrits autographes montrent que l’œuvre peut être considérée comme un “work in progress constant” (220) jusqu’à la mort de Boccace. L’autrice observe avec acuité les choix de l’imprimeur parisien, en regard des précédentes traductions ou adaptations en français de passages qui témoignent du succès de l’œuvre (Raoul Lefèvre, Jean Miélot, La Chronique dite de Jacques de Brézé). Vérard s’inscrit dans cette mouvance avec son édition accompagnée de gravures à pleine page des treize premiers livres, dans une traduction anonyme, qui présente parfois des incertitudes et des hésitations. Est également étudié un imprimé sur vélin de cette traduction où les gravures sont recouvertes par des enluminures dues à des artistes de l’école de Tours qui cherchent davantage l’accord avec le texte. Les impressions de 1511 et 1531 reflètent la “créativité” et le “pragmatisme” des imprimeurs du début du XVIe siècle.

Dans une autre étude (“Entre textes et images: Sur quelques processus de translation visuelle dans les XXI epistres d’Ovide d’Octovien de Saint-Gelais”), Clarisse Evrard évoque la traduction des Héroïdes d’Ovide pour Charles VIII (1492-1497), qui connaît un grand succès dans sa diffusion manuscrite et imprimée. En l’absence d’exemplaire enluminé des Héroïdes latines dans les bibliothèques françaises, les cycles iconographiques de ces Héroïdes françaises entretiennent des relations avec d’autres traditions, et procèdent de phénomènes de “translation visuelle” (237). C. Évrard distingue les groupes qui mettent en scène le destinateur et ceux qui se rattachent à la tradition du portrait d’auteur en écrivain. L’espace pictural opérerait une “véritable translatio humanitatis permettant de créer visuellement une interaction entre l’univers originel antique et le texte traduit et adapté au contexte socio-culturel contemporain” (241). Enfin d’autres enluminures, à la fois “narratrices et narratives” (244), mettent en image l’écriture de la lettre et son contenu. Ces programmes ont servi de “laboratoire formel” (246) pour certains ateliers, comme celui de Jean Pichore, où s’élaborent différentes solutions visuelles pour opérer une double translation, intermédiale (du texte à l’image) et hypericonique (entre images).

Dans le cadre des Héroïdes toujours,Sandra Provini étudie avec finesse la “réception et métamorphose des héros et héroïnes grecs dans les Contrepistres de Michel d’Amboise (1541).” Cet ensemble de réponses aux quinze premières Héroïdes absorbe de nombreux passages issus des épîtres originales et les mêle à d’autres emprunts, dans un processus “d’imitation-émulation” (253). Outre les emprunts, Michel d’Amboise puise dans ses propres compositions poétiques, autour du deuil conjugal et de la figure autobiographique de l’Esclave fortuné, et est peut-être également influencé par la tradition iconographique. Prenant le contrepied des illustrations des Héroïdes qui montrent souvent des femmes seules, les enluminures des Contrepistres renforcent une “volonté de réparation...face au silence et à la solitude auxquels étaient condamnées les héroïnes ovidiennes” (264). Le recueil fait jouer “les différentes traditions et leurs contradictions pour dessiner une vision personnelle des mythes grecs” (265), en renversant souvent les rôles genrés.

L’ouvrage constitue un ensemble de grande qualité. Son périmètre—la Grèce médiatisée par le monde latin entre 1300 et 1560—ouvre des enjeux complexes concernant la traduction et la question d’un renouvellement des représentations de l’Antiquité. Le choix d’une approche liée aux “histoires des héros grecs et troyens” offre un angle à la fois très large et différemment exploité par les articles; le cœur de l’interrogation reste bien les modalités de ces nouvelles traductions, enquête qui fait aussi l’objet d’un tome 2 (2025). Même si la réflexion d’ensemble aurait sans doute gagné à envisager plus nettement, par la comparaison, ce qui fait justement les spécificités de ces traductions par rapport à celles des siècles qui précèdent et qui suivront, la richesse du questionnement tient ici au croisement des perspectives littéraires, philologiques et d’Histoire de l’art (un bel ensemble de planches en couleurs complète ce volume).

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Notes:

1. Luca Barbieri, “La solitude d’un manuscrit et l’histoire d’un texte: La deuxième rédaction de l’histoire ancienne jusque à César,” Romania 138 (549/550 (1/2) (2020): 39-96; Luca Barbieri, “La versione ‘angioina’ dell’ ‘Histoire ancienne jusqu’à César’: Napoli crocevia tra cultura francese e Oriente latino,” Francigena 5 (2019): 1-26.

2. C. Croizy-Naquet, A. Mairey, A. Rochebouet et F. Tanniou (eds.), Guido delle Colonne et la fortune de Troie en Europe (Paris: Éditions de la Sorbonne, 2024).