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IUScholarWorks Journals
26.05.29 Roelofsen, Mathijs. Chevaucher en bonne compagnie: L’organisation militaire de Fribourg au Moyen Âge (1350-1550).

Si l’historiographie a souvent mis l’accent sur l’impact des guerres dans le développement institutionnel des monarchies et des principautés européennes, peu d’études ont envisagé cette perspective pour les pouvoirs urbains de la fin du Moyen Âge. Issu d’un doctorat réalisé à l’Université de Berne dans le cadre du projet Martial Culture in Medieval Towns, l’ouvrage de Mathijs Roelofsen constitue, dans ce sens, une contribution originale et inédite. On attendait en effet depuis longtemps une recherche entièrement consacrée à l’organisation militaire des communautés urbaines de l’espace confédéré occidental, un champ de recherche qui était resté prisonnier du récit parfois très nationalistes des érudits du XIXe siècle.

Le cas de Fribourg se révèle être une étude de cas particulièrement intéressante, notamment en raison de son intense activité militaire durant la période considérée par l’étude de M. Roelofsen, qui s’étend de 1350 jusqu’à la fin des guerres d’Italie. Il s’agit d’une “cité-État” qui s’émancipa définitivement, au milieu du XVe siècle, de son seigneur habsbourgeois, avant d’entrer pendant quelques décennies dans l’orbite des ducs de Savoie (1452-1477). Fribourg rejoignit l’alliance confédérée à la suite des guerres de Bourgogne, un conflit dans lequel elle joua un rôle de premier plan aux côtés de Berne, puissance rivale qui avait jusqu’alors représenté le principal obstacle à ses ambitions territoriales. Impliquée dans les guerres d’Italie et dans la conquête du Pays de Vaud de 1536, au détriment de la Savoie, Fribourg déploya durant ces années un effort militaire conséquent, restitué par d’abondantes sources administratives constituant le corpus documentaire de la recherche de M. Roelofsen.

Le principal atout de cette enquête réside dans la variété des sources exploitées. En grande partie inédites, celles-ci proviennent majoritairement du fonds “Affaires militaires” conservé aux Archives d’État de Fribourg, dans lequel on trouve des listes de combattants enrôlés, d’innombrables inventaires d’armements variés (armures, chevaux, artillerie, provisions, etc.) et d’objets constituant les butins de guerre, des ordonnances, des recensements d’habitants ainsi que de nombreuses lettres. Cet important corpus est complété par le dépouillement de registres comptables ainsi que par des documents de la pratique conservés aux Archives de la ville de Neuchâtel et dans les Archives communales de Payerne, permettant à l’auteur de proposer une analyse comparatiste du cas fribourgeois avec celui d’autres pouvoirs urbains voisins. Une sélection de cette documentation est transcrite en annexe, notamment les ordonnances relatives aux “compagnies de chevauchées.” Plusieurs tableaux et graphiques synthétisant les résultats de l’analyse sérielle des sources de la pratique accompagnent l’ensemble du texte. On soulignera également la qualité des cartes illustrant l’évolution territoriale de Fribourg ainsi que la complexité de son système de fortifications.

L’ensemble de cette documentation est présenté en détail dans le premier chapitre, dans lequel l’auteur met en valeur sa formation d’archiviste afin d’expliquer les principaux aspects de la tradition documentaire de son corpus. On y trouve également l’explication des méthodes d’investigation mises en œuvre par M. Roelofsen pour l’analyse des sources d’archives mentionnées plus haut et des textes normatifs déjà édités, notamment les chartes de franchises des villes vaudoises ainsi que les traités d’alliance et de combourgeoisie accomplis par Fribourg.

Le second chapitre, qui représente quantitativement près des deux tiers de l’ouvrage, constitue sans doute le “fer de lance” de la recherche de M. Roelofsen. C’est ici que, après avoir présenté le contexte historique et les principaux aspects de la politique territoriale de Fribourg, l’auteur s’attache à saisir les aspects fonctionnels de l’organisation militaire de la ville. L’évolution des modalités de recrutement fait l’objet d’une analyse approfondie, menée dans une perspective d’histoire sociale visant également à établir le profil socio-professionnel des combattants et leurs différentes typologies. En ce qui concerne la mobilisation des troupes, l’auteur explique le passage d’un système fondé sur la levée des hommes par quartiers à la mise en place des “compagnies de chevauchées”—instituées en 1460 à l’occasion de la conquête de la Thurgovie—donnant lieu à un système hybride dans lequel les corporations de métiers et les populations rurales fournissent davantage de ressources humaines et matérielles à l’effort de guerre. Les élites urbaines conservent toutefois un rôle de premier plan, notamment en pourvoyant les cadres de l’armée (bannerets et capitaines) et les combattants les mieux équipés, ainsi que l’essentiel du ravitaillement. L’étude des ordonnances permet de saisir les principaux changements survenus tant au sein des structures sociales des contingents armés qu’au niveau de la discipline militaire (interdiction du vol, partage du butin, etc.), devenue plus stricte et réglementée, témoignant de la volonté du pouvoir urbain de disposer du monopole de la guerre.

L’étude croisée des livres de taxes et des inventaires des différents équipements militaires (chevaux, armures et artillerie) a donné, pour le cas fribourgeois, des résultats particulièrement intéressants et novateurs. Grâce à l’analyse de cette riche documentation, M. Roelofsen parvient brillamment à brosser une image précise des armements défensifs exigés, en fonction de leur statut social, d’une population sélectionnée de feux fribourgeois. La réflexion sur la panoplie défensive des combattants témoigne d’une maîtrise certaine, de la part de l’auteur, du lexique militaire médiéval, et démontre que le formulaire administratif ne correspond pas toujours aux réalités matérielles. La dernière partie du chapitre est en revanche consacrée au développement du parc d’artillerie et des fortifications de la ville, un domaine dans lequel les autorités fribourgeoises investissent énormément, en parvenant à impliquer une grande partie de la population dans la production et l’utilisation des armes à feu. Étant donné l’importance de la poudre à canon dans les milieux urbains, on regrettera peut-être l’absence de croisement des données dégagées par les sources administratives avec les récits des chroniques, à l’instar de celle rédigée par le notaire Jean Gruyère lors de la guerre contre la Savoie et les Bernois (1447-1448), dans laquelle on met en exergue le rôle crucial joué par l’artillerie fribourgeoise dans l’opiniâtre défense de la ville face à un ennemi beaucoup plus nombreux.

Dans le troisième et dernier chapitre, M. Roelofsen propose une ouverture comparatiste du cas fribourgeois, mis en relation avec le cadre politico-militaire propre à d’autres espaces voisins. Il s’agit ici d’approfondir surtout certains aspects précis de l’organisation militaire urbaine, notamment la limitation des prérogatives militaires du seigneur dans les villes du Pays de Vaud soumises à l’autorité des princes de Savoie, ainsi que l’influence exercée par Berne et Fribourg sur les villes de Neuchâtel, Genève et Lausanne à travers les traités de combourgeoisie. Si les résultats obtenus par M. Roelofsen se révèlent ici moins novateurs, l’intensification des opérations militaires témoigne néanmoins des tensions politiques entre le pouvoir épiscopal et les institutions municipales, qui connurent à Lausanne et à Genève un développement croissant dès la fin du XIVᵉ siècle, notamment grâce à la gestion financière des fortifications.

Au carrefour de l’histoire sociale, militaire, institutionnelle, matérielle et des techniques, l’ouvrage de M. Roelofsen met brillamment en lumière non seulement l’osmose entre l’organisation militaire et l’autonomie politique de la ville de Fribourg, mais aussi l’impact des conflits armés sur le développement des institutions communales. Il s’agit sans doute d’une étude pionnière, qui encouragera d’autres recherches dans le domaine de l’histoire militaire urbaine.