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IUScholarWorks Journals
26.04.12 Codou, Yann. Architectures du monachisme: Une histoire monumentale de l’île Saint-Honorat des Lérins, Ve-XIIIe siècle.

Cet ouvrage est issu du travail universitaire d’habilitation à diriger des recherches, obtenue en 2019 à l’Université Côte d’Azur. Il correspond également aux résultats obtenus des fouilles programmées (2005-2012) de la chapelle Saint-Sauveur et de ses abords sur l’île Saint-Honorat de Lérins. Bien documenté à la fois par la recherche historique et les études archéologiques—sédimentaires et du bâti—, le texte s’organise en huit parties, sans compter la page des Remerciements, qui souligne l’importance d’un travail en équipe et des échanges entre plusieurs disciplines scientifiques dans ce type d’études, ainsi que la riche Bibliographie et les études complémentaires, qui réaffirment l’approche pluridisciplinaire de ce dossier.

La première partie vise à livrer une présentation détaillée de l’archipel de Lérins de l’Antiquité jusqu’à l’Antiquité tardive, à partir des données textuelles et archéologiques issues de travaux antérieurs, comme ceux d’Annie Arnaud par exemple. Le lecteur appréciera l’inventaire de quelques pièces antiques—bas-relief, lampes à huiles et fragments de sarcophages antiques—, présenté par l’auteur.

La deuxième partie, intitulée L’organisation monastique à l’Antiquité tardive: Les sources écrites est consacrée à la fondation du monastère et à sa place dans l’histoire du monachisme occidental. Si plusieurs questions sont évoquées, comme celle qui met en avant le lieu comme territoire des premières expériences monastiques, celle de la christianisation de l’île est au cœur du sujet, avec notamment la question des règles lériniennes. Concernant cette dernière, l’auteur souligne l’importance du texte Règle pour les vierges de Césaire d’Arles, en s’interrogeant sur sa contribution à la compréhension de l’organisation de la vie communautaire à Saint-Honorat.

Les trois parties suivantes abordent la chronologie de la chapelle Saint-Sauveur, du Ve au XIe siècle. À partir des résultats des fouilles, cinq phases ont été identifiées, les trois premières correspondant à la chapelle Saint-Sauveur I, tandis que les deux dernières se rapportent respectivement à Saint-Sauveur II et Saint-Sauveur III.

La première phase correspond à un édifice composé d’une nef à vaisseau unique suivie d’une abside. Identifié comme un oratoire monastique auquel sont associées des cellules d’ermites réunies sous une charpente à deux pentes, ce bâtiment matérialise la première installation monastique sur l’île.

La deuxième phase se caractérise par des changements qui touchent à la fois le bâtiment et ses abords. Les cellules sont détruites, et les matériaux récupérés sont réemployés dans la construction des deux nouveaux espaces, à savoir le “vestibule” et l’“annexe funéraire”. Cet ensemble architectural, qui conserve toutefois la mémoire de la première construction, devient alors un lieu de vénération, comme l’atteste la localisation des sépultures, à l’extérieur, comme à l’intérieur.

Une modification fonctionnelle, sans quelconque changement architectural, intervient au début du VIIIe siècle et correspond à la troisième phase qui se caractérise par l’installation successive, dans la nef et dans le “vestibule”, des foyers, aménagements qui illustrent parfaitement une utilisation profane des espaces. Par ailleurs, il s’agit ici de la dernière phase—troisième phase—d’occupation de la chapelle Saint-Sauveur I. En effet, cette dernière, voire l’île dans son ensemble, sont abandonnées au plus tard dans le troisième quart du VIIIe siècle, comme l’indique le fals mis au jour dans l’“annexe funéraire” et daté de la période de la conquête (711-756).

Abandonné pendant quelques décennies, le site est rapidement réutilisé et une nouvelle chapelle—Saint-Sauveur II, quatrième phase—est édifiée entre la fin du VIIIe et le début du IXe siècle. Comprenant une nef unique assez large suivie d’une abside peu profonde par rapport à celle de Saint-Sauveur I, cette chapelle matérialise le retour de la communauté monastique sur l’île. Quant à sa fonction liturgique, il pourrait s’agir d’une chapelle stationnale. Cette hypothèse résulte des dimensions assez réduites de l’abside et du fait qu’à cette époque, l’île était dotée d’autres édifices de culte. La présence des Sarrasins dans le territoire provençal dès la fin du IXe siècle a eu des répercussions sur l’occupation de l’île, qui est, une nouvelle fois, abandonnée.

Il faudra attendre le début du XIe siècle pour que la communauté monastique revienne, ce qui conduit à la reprise de l’activité artistique, avec la reconstruction de la chapelle Saint-Sauveur, correspondant à la cinquième phase. Une lecture attentive des élévations du bâtiment conduit l’archéologue à formuler de fines observations. Le côté sud de la chapelle a, par exemple, été édifié sur le mur gouttereau de Saint-Sauveur I, alors que les matériaux employés dans l’édification du mur gouttereau nord de Saint-Sauveur II ont été réutilisés dans l’ensemble de la construction du XIe siècle. La construction de ce bâtiment reflète donc la volonté de préserver la continuité mémorielle du lieu sacré, intégré dans le paysage monumental de l’île, idée que l’auteur met particulièrement en évidence.

La sixième partie est consacrée à l’étude archéologique du cloître, espace monastique le mieux conservé et dont la construction initiale remonte au XIe siècle. Une attention toute particulière est accordée aux articulations entre les éléments architecturaux, tels que les parements, les pilastres, les colonnes et les baies, ainsi qu’aux hauteurs des blocs et à leur finition. La méthode de Daniel Prigent—étude des modules des blocs—y est appliquée et les résultats obtenus se sont révélés concluants et ont permis à l’archéologue d’établir des liens entre les unités stratigraphiques identifiées. Par ailleurs, l’auteur met en évidence l’existence de deux équipes ayant œuvré à la reconstruction du cloître. La première équipe commence le chantier mais s’arrête sans qu’une explication ne soit connue; la deuxième équipe reprend le chantier en modifiant le projet, avec la mise en place des pilastres.

Les deux dernières parties correspondent à la réflexion menée autour du complexe monastique, respectivement au XIe et aux XIIe-XIIIe siècles. Si peu d’éléments en élévation subsistent aujourd’hui, celle-ci est toutefois possible grâce à l’abondante documentation disponible. Comme ailleurs, le cloître demeure un espace autour duquel s’organisent les bâtiments conventuels, notamment l’église abbatiale édifiée durant la seconde moitié du XIe siècle et dont le mur gouttereau sud correspond au mur de la galerie nord du cloître. Au nord de celle-ci, se trouvaient l’église Sainte-Marie et, probablement, un campanile prolongé par un “vieux chapitre” ou “salle des morts”. Cette topographie monastique, et plus particulièrement l’existence des deux églises toujours mentionnées ensemble, soulèvent la question des églises doubles et du modèle clunisien, même si, comme le souligne l’auteur, l’héritage du passé du site ne doit pas être écarté. Si pour assurer la protection de la communauté religieuse, l’île a été fortifié, notamment par la construction d’une tour au sud, des liens solides sont toutefois établis avec le continent, notamment par le biais d’un hôpital des pauvres, implanté au nord de la ville de Cannes.

Ces bâtiments ne sont pas les seules structures qui dotent l’île d’un caractère sacré. Yann Codou y recense sept chapelles, mais la chronologie de la mise en place de ce réseau est encore difficile à établir, l’état de conservation variant d’un site à l’autre. Quoi qu’il en soit, l’auteur apporte quelques précisions sur l’une d’elles, à savoir celle de la Trinité. Cette dernière reprend, dans ses grandes lignes, le plan de celle de Saint-Sauveur, ce qui conduit l’auteur à réfléchir sur la renaissance de modèles paléochrétiens, en mettant en avant l’idée selon laquelle la mémoire du passé s’exprime à travers le réemploi des pièces antiques.

La diffusion d’un nouveau mode de construction dans le Sud marque le début des aménagements effectués dans le monastère à la fin du XIIe siècle et dans la première moitié du XIIIe siècle. Outre le remodelage du cloître où la cohabitation avec l’élévation du XIe siècle a été respectée par la seconde équipe, d’autres bâtiments ont également été mis au goût de l’époque. C’est le cas de l’église Sainte-Marie, dont le mode de construction est très soigné. Quant à la pièce qui reliait l’abbatiale à celle-ci, elle a été reconstruite ultérieurement. Les ouvertures et les enfeus aménagés dans cet espace indiquent qu’il était doté de plusieurs fonctions, notamment funéraire, ce qui confirme son appellation “salle des morts”.

D’autres bâtiments conventuels ont été édifiés autour des galeries du cloître. Si le déroulement de ce chantier reste difficile à connaître, les pièces édifiées illustrent toutefois les usages de l’époque. Par déduction, le petit espace accolé à l’église, du côté est, pourrait être identifié comme une sacristie, construite au XIe siècle et conservée en raison de sa localisation lors de ce chantier. Autrefois, cette sacristie communiquait avec un oratoire—chapelle Saint-Benoît-sur-salle—par une ouverture installée à l’angle sud-ouest. Le réfectoire et la cuisine ont été disposés du côté sud, comme dans de nombreux complexes monastiques, alors que la localisation du dortoir reste encore hypothétique, même si la présence d’un percement pour passer la corde d’une cloche nous invite à le localiser dans la galerie ouest. Quant à l’abbatiale, elle n’a pas reçu de modifications notables, une partie importante du financement ayant été consacrée au réaménagement de la tour sud en tour seigneuriale, structure monumentale mieux adaptée aux besoins de la communauté monastique et à ceux des militaires. Se pose alors la question d’un déplacement du “centre de gravité” sur l’île.

Par ailleurs, le patrimoine du monastère s’accroît, avec la mise en place d’un véritable réseau sacré sur l’île, constitué d’au moins sept chapelles. Chaque édifice a fait l’objet d’une analyse détaillée par l’archéologue, ce qui a permis d’identifier certains bâtiments comme point d’arrêt d’un parcours liturgique pratiqué sur l’île-monastère. Ainsi, la chapelle Saint-Michel correspond probablement à un lieu d’accueil, tandis que celle de Saint-Poncaire matérialise l’entrée même dans le complexe monastique.

Pour comprendre le développement du monachisme, quoi de mieux qu’un complexe monastique dont l’histoire se lit à travers son architecture? L’ouvrage sur l’histoire monumentale de l’île Saint-Honorat l’illustre parfaitement. En ouvrant cette présentation par le dossier de la chapelle Saint-Sauveur, l’auteur invite le lecteur à remonter le temps et à mieux saisir les premiers siècles de la chrétienté insulaire. Loin d’être anodine, cette démarche vise aussi à mieux comprendre les mutations de la communauté religieuse. La lecture de ces mutations est également possible à partir du dossier relatif au cloître et aux bâtiments conventuels. Cela apporte des informations non négligeables et permet à l’auteur d’ouvrir un autre dossier, celui de la mémoire du lieu, lieu qui doit aujourd’hui être considéré comme une île-monastère dont la topographie et l’aspect monumental se sont fixés au XIIIe siècle. On l’aura compris: ce livre illustre parfaitement la méthode de travail à appliquer dans l’étude de cas similaires. Espérons que chaque lecteur y trouve son intérêt.