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IUScholarWorks Journals
25.10.16 Ito, Marie D’Aguanno. Orsanmichele: A Medieval Grain Market and Confraternity.
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Cette étude peut paraître inhabituelle à plus d’un titre. D’abord pour l’importance de l’investissement de l’autrice, qui a produit ce gros ouvrage, avec l’annonce d’un second volume qui devrait le compléter dans une dimension d’histoire institutionnelle et sociale (Orsanmichele: A Medieval Neighborhood, Court System, Church, and Monastery). Elle l’est aussi par son matériau, rassemblé presque uniquement à partir de sources éditées et d’études antérieures, dans une région où les dépôts d’archives conservent des séries souvent plus riches qu’ailleurs. Elle l’est encore en liant des thèmes qui, sans être inexplorés, ne sont pas abordés d’habitude par les mêmes chercheurs, dans la mesure où ils relèvent à la fois de l’histoire économique, des pratiques religieuses et de l’histoire de l’art, dans un contexte d’histoire institutionnelle également très présent. L’ouvrage place au cœur de ses analyses la zone d’Orsanmichele au centre de Florence, qui connaît de profonds remaniements au cours de la période 1280-1350. Sur la place avoisinant une petite église du haut Moyen Âge, San Michele in Orto, se tient depuis le milieu du XIIIe siècle un marché aux grains. La commune décide en 1284 de remplacer l’église par une loggia pour préserver ce marché des intempéries. Sous cette première loggia édifiée par l’architecte Arnolfo di Cambio prend aussi très vite place un oratoire encadrant une image de la Vierge. Une confrérie s’y établit dès 1291 et sa popularité se diffuse rapidement suite à quelques miracles. Mais la lutte de factions entre guelfes noirs et blancs finit par susciter en 1304 un vaste incendie qui dévaste toute la zone. La nouvelle loggia, édifiée avec des matériaux moins élaborés, paraît déjà en mauvais état une vingtaine d’années plus tard; après l’inondation de novembre 1333, la commune prend en 1336 la décision de la reconstruire sous une forme plus élaborée, intégrant deux étages au-dessus des arcades. Ainsi naît l’édifice actuel, conçu au départ surtout à l’intention du marché, des entrepôts et des bureaux associés, plus tard transformé en église après le milieu du siècle, quand la confrérie obtient le départ du marché, jugé trop salissant. Le nouveau tableau de la Vierge qui y prend place, œuvre de Bernardo Daddi (1347), est complété en 1359 par un tabernacle de marbre sculpté par Andrea di Cione Orcagna.

La plus grande partie du volume est consacrée au marché, et le met en contexte avec l’évolution démographique de Florence, alors l’une des villes les plus peuplées d’Europe, ainsi que la place des grains panifiables dans l’alimentation contemporaine et les circuits d’approvisionnement régionaux, développés par la commune par l’entretien des routes, mais aussi largement complétés par des importations venant du royaume de Naples et de la Sicile, à travers des commandes déléguées aux grands marchands. Ito décrit l’encadrement du marché par une institution mise en place par la commune (Sei della biada) et les liens des opérateurs avec les organisations de métiers (Arti) avant d’évoquer l’activité de Domenico Lenzi marchand de grains (biadaiolo) et auteur d’un manuscrit où il note des mercuriales qu’il enrichit de passages narratifs, commentaires et poésies ainsi que d’enluminures. Sont ensuite évoquées les diverses formes du commerce de céréales et l’opposition entre ce marché de grains plus contrôlé et le Mercato Vecchio, ouvert à des acteurs plus variés et couvrant une gamme plus complète d’aliments. Deux chapitres sont consacrés à la confrérie d’Orsanmichele, abordée sous l’angle institutionnel mais surtout à travers les rites, temps et espaces des activités organisées autour de l’image de la Vierge. L’autrice revient ensuite en détail sur l’une des principales disettes de la période, qui survient en 1329-1330 et dont les autorités parviennent à contenir les conséquences par des mesures exceptionnelles. L’ouvrage se complète d’une annexe plus que copieuse (plus de 200 pages) constituée de sept appendices dédiés aux extraits de livres de comptes privés mentionnant des transactions de grains dans la seconde moitié du XIIIe siècle, aux licences d’exportation de grains accordées aux Florentins dans le royaume de Naples (1276-1329), aux qualités de grains distinguées par Domenico Lenzi et à sa description des lots vendus sur le marché d’Orsanmichele lors de la disette de 1329-1330, aux dignitaires de la confrérie d’Orsanmichele avec mentions parallèles des offices exercés par eux et leurs agnats, aux disettes et catastrophes naturelles touchant Florence entre le XIIe et le début du XIVe siècle, à des graphiques illustrant l’évolution des prix des grains en 1329-1330 et des morceaux choisis de la chronique tenue par Domenico Lenzi sur la même période.

Cette grande abondance d’informations réunies autour d’un marché abordé sous toutes ces facettes est néanmoins un peu déparée par deux aspects. Il s’agit d’une part de l’usage des sources primaires, en particulier la méconnaissance de la fluidité des langues de la période, pour le latin mais plus encore pour des vernaculaires comme le toscan. Cela se traduit par exemple par l’insertion de sic superflus dans certaines citations (133, 279, 388 et 397) ou la qualification de certaines variantes comme une écriture phonétique (160), par la présence de nombreux termes mal accordés dans la transcription des rares sources latines inédites (120, 136-137), par des incertitudes sur les racines étymologiques et les formes dérivées (apothece/botteghe 18, banca/panca 90 et 142) et des formes erronées, par exemple pour les noms de métier (145) ou les toponymes (par ex. San Andrea et San Tomasso pour Sant’Andrea et San Tommaso 176 et 265, Torcioda pour Torcicoda 366, Mazarra, Val di Mazara et Mazaria pour Mazara del Vallo 204 et 213, Maradi et Petrasancta pour Marradi et Pietrasanta, aujourd’hui Casaglia, 257, Monte Topoli pour Montopoli 222, Monteluro pour Monteloro 326); ainsi que quelques interprétations discutables comme celle du terme polysémique arte comme “guilde” là où il signifie visiblement “exercice d’une activité professionnelle” (169) ou encore des traductions trop littérales: “chamberlain” pour un trésorier (camerarius, 46) ou “nuncio” pour le messager d’un magistrat (203). Mais plus encore, par l’ignorance de règles usuelles comme celle de ramener au singulier du nominatif les termes latins et de normaliser les termes vernaculaires, quand ils sont cités pour leur valeur sémantique: par ex. “a laudes” (177) ou “The Mercato Vecchio or Foro Vetere” (176); ou d’éviter le mélange de termes latins et vernaculaires, dont l’alternance “vexifiller [sic pour vexillifer] di iustitia / gonfalonieri di iustizia [pour gonfaloniere di giustizia]” (559).

L’agencement de l’ouvrage et son mode d’exposition présentent par ailleurs une alternance entre une majorité de chapitres où un thème comme le marché aux grains est disséqué sous les angles les plus variés: l’histoire du lieu, le cadre spatial, les institutions, la réglementation, les temporalités, les produits, les mécanismes des prix, les acteurs et métiers impliqués, etc., thèmes eux-mêmes ventilés en diverses sous-parties; des fiches de lecture concernant des aspects plus périphériques, par ex. sur la typologie des bateaux, les relations économiques de Pise, les interactions entre marchands génois et florentins, le catharisme à Florence, etc.; et quelques sections où le lecteur affronte une longue énumération de données numériques: volumes des licences d’exportation de grains du royaume de Naples et prix des grains, notamment lors de la disette de 1329-1330. Dans les premiers, on observe la répétition constante de quelques faits mis en évidence, tels le marché à deux niveaux fondé sur la distinction hiérarchique entre les métiers des granaioli et biadaioli, l’importance acquise par les grains d’Italie du sud dans les circuits d’approvisionnement florentins, l’implication du régime récent de la Seigneurie dans ce marché, sans que la thématique particulière du chapitre ne le justifie toujours. Emblématique de ces redondances est la mention récurrente de la principale famille repérée dans le voisinage, les Macci: qu’il s’agisse de la population du quartier, des acteurs et institutions du marché, des organisations de métier, ou même de la vague locale de catharisme et de la disette, sont à chaque fois évoquées leurs options politiques et leur participation au commerce international, aux Arti maggiori et au nouveau régime (34-36, 115-116, 131-132, 142, 147, 149, 267-270, 395). Les fiches de lecture entraînent parfois aussi le lecteur dans des détails superflus; parfois elles résument au contraire des connaissances tellement diffuses qu’il n’était pas indispensable de les rappeler (Francesco Balducci Pegolotti et les compagnies commerciales, 129-131). La lecture des chapitres consacrés aux données numériques aurait en revanche été facilitée par la réalisation de graphiques supplémentaires, pour les licences d’exportation de grains du royaume de Naples, et par l’intégration au commentaire de ceux contenus dans l’appendice, pour les prix des grains lors de la disette de 1329-1330.

Cette exploitation assez limitée des données de l’appendice, privilégiant le commentaire émaillé d’exemples sur l’analyse quantitative, se retrouve par ailleurs avec le long tableau des dignitaires de la confrérie d’Orsanmichele. On aurait pu imaginer une étude prosopographique plus fouillée, recoupant cette liste avec les données nominatives contenues sur davantage de sources, mais repérant aussi mieux la récurrence des offices pour certains individus ou lignages et dessinant peut-être des profils plus spécifiques pour les charges de capitaine et de trésorier qu’un simple écart social entre les deux offices (329). Une des limites de l’ouvrage est d’ailleurs de considérer les familles comme des blocs monolithiques, partageant immanquablement les mêmes options politiques. Dans ce tableau, les recoupements avec les membres de la Seigneurie, ceux de certaines organisations de métier et de la compagnie Bardi sont mis sur le même plan, que le dignitaire de la confrérie se trouve attesté en personne parmi ces diverses associations ou qu’un de ses agnats y ait été repéré, comme si la distinction des personnes ou l’écart chronologique éventuel entre les charges n’avaient pas de poids. Dans certains cas, la parenté du dignitaire avec son parent supposé semble d’ailleurs mal assurée, quand elle repose sur l’indice ténu du partage d’un nom de père fréquent comme Iacopo, Rinaldo ou Gherardo (562-563, 568-569, 560-561, 574-575, et 654-655). Dans tout l’ouvrage, les anthroponymes, parfois déformés car issus de sources napolitaines, sont par ailleurs mentionnés sans tentative de normalisation ni d’identification: Bonaccursi pour les Bonaccorsi (144, 440), Falconeri pour les Falconieri (146), Mathei et Ollandini pour Mattei et Orlandini (180), Angnolli Sanguignei pour Agnolo Sanguigni (182), Restauro Spiliati, Lotharingo Bandini et Coppo Scaldi pour Ristoro Spigliati, Lotteringo Bandini et Coppo Scali (198), Sciatta pour Schiatta (146, 149), parmi bien d’autres exemples. L’absence dans l’index de nombre des anthroponymes et toponymes contenus dans l’ouvrage restreint ses usages possibles pour d’autres chercheurs intéressés à recouper des informations avec leurs propres enquêtes. Le moindre intérêt de l’autrice pour l’histoire sociale transparaît un peu aussi dans la bibliographie, certes surabondante sur Florence et élargie aussi à quelques autres terrains, mais qui omet certaines références qui auraient pu y prendre place, comme diverses études de Christiane Klapisch-Zuber dont Retour à la cité. Les magnats de Florence, 1340-1440 (2006) et Le voleur de paradis. Le bon larron dans l’art et la société (XIVe-XVIe siècles) (2015), enquête menée autour d’une peinture un peu plus tardive d’Orsanmichele, ou bien l’ouvrage de Ronald Weissman sur les confréries florentines, Ritual Brotherhood in Renaissance Florence (1982), ou celui de Richard Trexler qui étudie divers thèmes ici évoqués, comme la topographie symbolique et les saints patrons de Florence, Public Life in Renaissance Florence (1980).

On aura compris que l’ambition de l’ouvrage n’était pas de proposer, comme le roman de Vasco Pratolini,Cronache di poveri amanti (1947), une lecture à raz de terre d’un quartier d’une ville de la Renaissance où les préoccupations prosaïques des résidents mettent à distance les péripéties de la grande histoire. Il aurait fallu pour cela privilégier la période suivante, plus riche en données socio-économiques et en témoignages personnels des habitants, avec le Catasto de 1427, le notariat et peut-être quelques lots d’écrits privés. Mais la thèse centrale d’un lien organique entre fonction économique du marché et fonction rituelle de l’oratoire, sous l’égide de la Seigneurie, se voit plutôt réduite au niveau d’une coalition provisoire d’intérêts, lorsque la confrérie n’a de cesse d’expulser le marché de l’édifice. Si les multiples chapitres consacrés au marché auraient gagné avec une articulation plus concise et essentielle, le lecteur reste un peu sur sa faim concernant cette confrérie, très populaire à Florence et qui a laissé pour les décennies suivantes d’importants registres de legs ouvrant de vastes perspectives sur le public concerné, au-delà des dignitaires. C’est aussi le cas pour l’histoire de l’édifice, dont la transformation ultérieure en église semble largement dépasser la dévotion mariale, à la faveur d’une implication croissante des organisations de métier.