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IUScholarWorks Journals
25.05.01 Gaullier-Bougassas, Catherine, ed. Représenter et nommer la Grèce et les Grecs (XIVe-XVIe siècle).
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L’ouvrage collectif Représenter et nommer la Grèce et les Grecs propose une réflexion historiographique et philologique sur la manière dont la Grèce et ses habitants ont été représentés, identifiés et nommés à travers l’histoire. Ce collectif, dirigé par Catherine Gaullier-Bougassas (Université de Lille), mobilise un bon nombre d’experts de plusieurs horizons (histoire, littérature, philologie, histoire de l’art) pour examiner la construction des représentations de la Grèce et des Grecs dans des contextes culturels et chronologiques variés, tout en mettant l’accent sur les XIVe-XVIe siècles. Par cette perspective interdisciplinaire, l’ouvrage cherche à remettre en question certaines lectures essentialistes qui tendent à figer l’identité grecque dans une vision uniforme, afin de souligner la pluralité des constructions identitaires. En proposant aussi une approche diachronique, qui explore la diversité des désignations de la Grèce et des Grecs depuis les textes antiques et médiévaux jusqu’à l’époque moderne, l’ouvrage s’intéresse aux adaptations et reconfigurations opérées par différentes traditions intellectuelles, afin de mieux comprendre les réappropriations successives de l’identité grecque selon les contextes historiques, politiques et idéologiques.

De sa prémisse, l’ouvrage entend examiner la manière dont la Grèce médiévale et moderne a été perçue en Occident. De fait, l’analyse ne porte pas autant sur l’identité grecque, au sens d’une communauté qui se reconnaît et s’identifie soi-même, que sur la représentation de ce groupe par l’Autre, soit l’Europe occidentale, une chrétienté « à l’opposé », aux racines certes communes, mais aux relations historiques parfois houleuses. Cette orientation ouvre des perspectives d’analyse tout aussi complexes que prometteuses, que les études du collectif ont bien exploiter en examinant le rôle du philhellénisme et de la redécouverte des textes antiques dans la construction d’une image mythifiée de la Grèce, et ce avant la redécouverte et la diffusion latine de laGéographie de Ptolémée.

Bien que portées (pour l’essentiel) sur les XIVe-XVIe siècles, les études du collectif ont nécessairement élargi leurs horizons temporels en abordant les autorités antiques et les savoirs hérités du passé qui ont conditionné les représentations subséquentes de la Grèce et des Grecs. En passant par Homère, Hérodote, Pline l’Ancien et Isidore de Séville, entre autres, on revient sur la pluralité des termes employés depuis l’Antiquité pour désigner les Grecs, de même que leur évolution et leurs fluctuations, voire leurs significations contrastantes ou contradictoires à travers le temps. L’ouvrage ne se limite pas à l’Antiquité et s’intéresse aussi à la reprise des représentations grecques dans le monde romain et byzantin. Les Romains ont contribué à diffuser l’image d’une Grèce idéalisée, en opposant le raffinement culturel grec à la puissance politique romaine. Les Byzantins, qui s’identifiaient comme Romains, ont su développer et faire évoluer une représentation d’un espace grec qui leur était connexe d’un point de vue spatial, mais détaché sinon au niveau temporel, voire même identitaire. Enfin, à l’aube d’une époque moderne, les intellectuels européens réinterprètent la Grèce en fonction de leurs propres idéaux politiques et esthétiques. Le collectif porte l’essentiel de son analyse sur ce dernier temps, en croisant les sources historiques, littéraires et iconographiques, autant françaises qu’italiennes, et en examinant tour à tour les principaux auteurs et incontournables historiographiques. Les études se déclinent en quatre sections: « Connaissances savantes et expériences personnelles », « Géographie et histoire grecques », « Écritures fictionnelles » et « Figurations visuelles ». Chacune représente une perspective historique ou un créneau disciplinaire, permettant un tour d’horizon somme toute complet de la perception des Grecs et de leur espace.

Les apports scientifiques de l’ouvrage sont nombreux. L’éventail des études permet d’explorer diverses perspectives, périodes et contextes historiques, même si cette ouverture temporelle contraste avec le titre de l’ouvrage, qui prétend délimiter la période aux XIVe-XVIe siècles. L’approche interdisciplinaire est novatrice, en ce qu’elle met en perspective les enjeux actuels de l’historiographie. Entre autres, on y aborde comment les chercheurs contemporains et passés ont projeté leurs interprétations sur le passé antique et médiéval. De ce fait, l’ouvrage s’inscrit dans une démarche historiographique qui cherche à déconstruire les discours dominants et à restituer la diversité des perceptions identitaires. En mobilisant de manière probante les mécanismes qui conditionnent l’identité et l’altérité, les analyses montrent que l’image de la Grèce et des Grecs n’était pas figée et qu’elle a été sujette à des évolutions en fonction des contextes politiques, militaires et culturels. La contribution essentielle de l’ouvrage, par contre, est d’ouvrir la réflexion aux enjeux de « l’espace » et de considérer la représentation sous l’angle de « l’imagination spatiale et géographique ». L’historiographie médiévale a longtemps tiré profit du tournant spatial en histoire pour penser autrement les dynamiques sociales, politiques et culturelles du Moyen Âge. Le collectif mobilise dans une perspective similaire les notions de perceptions et de pratiques de l’espace pour porter un regard nouveau sur la question de la représentation des Grecs à travers l’histoire. Ainsi, ce ne sont pas seulement les Grecs qui sont à l’étude, mais bien aussi la Grèce, c’est-à-dire à la fois le contenant et son contenu.

Tout compte fait, le collectif dirigé par Gaullier-Bougassas constitue une lecture incontournable pour les spécialistes de l’histoire grecque, de la philologie, de l’art et de l’historiographie. Cet ouvrage de grande qualité contribue à renouveler notre compréhension de la perception de la Grèce et des Grecs dans le temps, à mieux nuancer la complexité de leurs dénominations et désignations, ainsi qu’à souligner les enjeux historiographiques qui sont liés à leur représentation. Représenter et nommer la Grèce et les Grecs se veut un apport essentiel pour quiconque s’intéresse aux mécanismes de représentation culturelle, aux enjeux de la perception et de la pratique de l’espace, et aux processus de définition identitaire dans l’histoire.