18.01.10, Bolton, Cnut the Great

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Pierre Bauduin

The Medieval Review 18.01.10

Bolton, Timothy. Cnut the Great. Yale English Monarchs Series. New Haven:Yale University Press, 2017. pp. xii, 244. ISBN: 978-0-300-20833-7 (hardback).

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Pierre Bauduin
Université de Caen Normandie
pierbaud@wanadoo.fr

Publié un millénaire après la conquête de l'Angleterre par Cnut le Grand, le volume que T. Bolton consacre au roi dans la collection "Yale English Monarchs" vient assurément compléter en bonne place une bibliographie déjà considérable consacrée au personnage. L'auteur--qui a lui-même consacré une étude fort importante publiée en 2009 sur The Empire of Cnut the Great [1]--en explique, dans introduction, les raisons. Il s'agit d'abord d'une biographie (ce n'était pas le cas de son précédent ouvrage) qui s'attache à corriger les présupposés--notamment de barbarie--attachés à la figure de Cnut, y compris dans des travaux récents. L'ouvrage entend ensuite couvrir tout le faisceau des sources disponibles, y compris les textes scandinaves qui n'avaient pas été jusque-là exploités à fond, et les données archéologiques récentes (issues en particulier des fouilles urbaines). Là réside sans doute le principal intérêt du livre et ce qui en fait la richesse, tout en étayant une méthodologie sur l'usage de la documentation norroise.

Le plan du livre est classique pour un ouvrage du genre biographique, depuis la naissance jusqu'au legs de Cnut. Dans un premier chapitre, l'auteur cadre d'abord la société danoise dans laquelle vit le jour, au cours la dernière décennie du Xe siècle, Cnut, issu d'une union entre le roi danois Svein à la Barbe fourchue et une sœur de Boleslas Chrobry, duc des Polonais. Le contexte d'interactions religieuses, de middle ground, qui caractérise alors le Danemark est restitué finement, même si Cnut était incontestablement chrétien et le resta toute sa vie. Le prince était le second fils de Svein, derrière Harald, né dans une dynastie établie depuis une soixantaine d'années, dont l'auteur discute les origines. Celle-ci avait réussi à consolider son pouvoir sur le Danemark, mais venait alors de traverser une crise violente qui avait conduit à l'éviction de Harald à la Dent bleue par son fils Svein à la Barbe fourchue.

Dans le contexte dynastique et social qui est alors celui du Danemark, il semble évident, selon T. Bolton, que Cnut ne devrait sa fortune qu'à ses propres efforts, par la conquête. Celle de l'Angleterre (chap. 2) entreprise par Svein en 1013, et à laquelle participe Cnut, diffère des attaques précédemment menées par le roi en ce qu'il s'agissait de conquérir un royaume source de richesses, et non plus seulement de l'exploiter à coup de tributs sans cesse plus importants. Elle visait aussi--et peut-être surtout--à contrôler le mouvement viking et à en stabiliser les effets sur la société danoise, et à prendre l'ascendant sur un rival potentiel dont la puissance était devenue redoutable: Thorkell le Long. Cnut doit quitter l'Angleterre après la mort de son père pour retourner au Danemark que gouverne son frère. Il s'y construit un réseau d'alliés--dont les principales figures sont Thorkell et Éric, jarl de Lade (= Hladir)--qui l'aida à mener campagne en 1015-1016. Cnut y déploie son habileté à exploiter l'épuisement et les dissensions au sein du camp anglo-saxon.

Les premières années du règne (chap. 3), notamment entre 1016 et 1018, sont décisives pour la survie du nouveau régime. T. Bolton montre comment le jeune roi dut concilier des exigences contradictoires (apaiser les Anglais, récompenser les Scandinaves) pour établir, avec l'aide de Wulfstan, archevêque d'York, un compromis anglo-danois, assurer la continuité avec le régime anglo-saxon (notamment en épousant Emma, veuve d'Æthelred II) et organiser le cercle de relations sur lequel il s'appuya ensuite au cours de son règne. Cnut put ensuite organiser le fonctionnement de son gouvernement, s'attacha à rassurer les Anglais, à établir des hommes de sa suite, à gagner les membres de l'Église qui ne lui étaient pas encore acquis.

Avec l'établissement du pouvoir de Cnut en Scandinavie (chap. 4) et l'action du roi sur la scène politique européenne (chap. 5) T. Bolton renoue avec des thèmes qui avaient été au centre de ses préoccupations lors de l'ouvrage paru en 2009. Les années 1026--quand Cnut déjoue une révolte d'une partie de l'élite danois coalisée avec les Norvégiens et les Suédois--et 1027-- lorsqu'il participe au couronnement impérial de Conrad II--sont décisives dans l'évolution du règne. Cnut qui s'intitule dès 1027, "roi de toute l'Angleterre et du Danemark et de Norvège et d'une partie des Suédois," établit son contrôle sur la Norvège en 1028 et peut se permettre d'ignorer la Suède. De l'épisode du couronnement à Rome, l'auteur montre que Cnut eut un rôle actif dans la compétition pour le trône d'Italie et le titre impérial, jouant d'abord la carte de Guillaume V, duc d'Aquitaine, puis en ralliant Conrad en contrepartie de concessions territoriales substantielles. Nous sommes bien loin de la posture passive d'un roi assistant à la cérémonie du couronnement, pour découvrir un Cnut impliqué dans l'élection impériale comme jamais ne l'avaient été ses prédécesseurs danois ou anglais.

Les dernières années du règne (chap. 6: "The period of mature rule in England and Scandinavia") sont l'occasion pour l'auteur de dresser un tableau de la cour, des élites dirigeantes qui doivent leur carrière et leur richesse au roi, du développement d'une culture anglo-scandinave dont témoigne, entre autres, la poésie scaldique rédigée en Angleterre. Ces pièces de vers permettent également d'atteindre l'idéologie du gouvernement de Cnut, et la manière dont ce dernier comprenait sa royauté. D'autres pièces de la documentation, à commencer par la célèbre miniature représentant Cnut et Emma contenue dans le Liber vitae de New Minster (Winchester), permettent de préciser les sources qui les influencent, en particulier celles provenant de l'Empire. S'élabore ici une nouvelle idéologie propre à souligner la dimension impériale acquise par le pouvoir de Cnut. Dans un dernier chapitre, qui aborde également les fils et successeurs de Cnut, T. Bolton développe deux aspects durables du legs du règne: la formation d'une élite anglo-danoise, qui demeure influente au-delà de la mort de Cnut et de ses héritiers, et la poursuite de l'ambition de réunir l'Angleterre et le Danemark, qui perdure pendant un demi-siècle.

Parmi les qualités de l'ouvrage, signalons la restitution des alliances familiales et diplomatiques, indispensable pour comprendre l'action du souverain et le monde dans lequel il évoluait. Cela permet de mieux évaluer l'importance de certaines de ces connexions (par exemple avec les Piast), de démêler le contexte dynastique, y compris celui des origines et des débuts de la dynastie de Jelling. On retiendra également l'attention portée aux hommes et aux femmes qui entouraient Cnut, lors de ses conquêtes ou à la cour, ou bien qui furent établis dans les royaumes de son Empire (ex. l'implantation de Scandinaves en Wessex, chap. 3). Au-delà de la figure de Cnut, l'auteur campe fort bien d'autres personnages ou types de de personnages parmi les chefs vikings (ex. Thorkell le Long, dont T. Bolton reprend le dossier des origines--la Scanie--à partir de sources norroises négligées) ou encore les élites du royaume d'Angleterre. Enfin, l'ouvrage rend compte des processus d'interaction culturelle et de construction des identités dans le monde complexe qui borde les mers septentrionales de l'Europe aux Xe-XIe siècles, et dont Cnut offre un exemple saisissant. De ce point de vue l'avant-dernière phrase de l'ouvrage vaut d'être citée: "He began life as the second son of a Danish king, but appears to have ended it as culturally neither Scandinavian nor English, but something in between, constructed according to what suited him best on each occasion" (213).

Le livre n'aborde guère la psychologie ou les sentiments de Cnut, sans doute parce que à un millénaire d'écart, et avec les sources disponibles, il n'était pas possible d'atteindre cette dimension: cela mériterait toutefois d'être davantage précisé. Il manque assurément des tableaux généalogiques, ce qu'on peut regretter au regard de l'importance relative données aux alliances familiales dans le volume. Il reste un livre très dense, avec une très bonne présentation formelle, pourvu de deux appendices, de cartes, d'une bibliographie, d'un index et d'un cahier central d'illustrations en noir et blanc. Le lecteur trouvera un très grand profit à lire l'ouvrage, qui a su tirer parti du dossier de sources et à la pointe de la réflexion actuelle sur l'histoire de cette partie de l'Europe. --------

Notes:

1. T. Bolton, The Empire of Cnut the Great. Conquest and the Consolidation of Power in Northern Europe in the Early Eleventh Century (Leiden: Brill, 2009).

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