17.10.17, Vander Elst, The Knight, the Cross, and the Song

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Damien Carraz

The Medieval Review 17.10.17

Vander Elst, Stefan. The Knight, the Cross, and the Song: Crusade Propaganda and Chivalric Literature, 1100-1400. The Middle Ages Series. Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 2016. pp. 270.
Reviewed by:
Damien Carraz
Université Clermont Auvergne
damien.carraz@wanadoo.fr

Motif central de la littérature épique, le combat entre les guerriers chrétiens et les infidèles a été analysé par des générations de spécialistes depuis Gaston Paris et surtout Joseph Bédier. Chansons de geste et romans ont par ailleurs offert une riche matière à réflexion sur l'image de l'Autre à partir des stéréotypes véhiculés sur les Sarrasins. Plus récemment, on a montré comment le genre romanesque avait fabriqué l'imaginaire d'un Orient exotique et idyllique. [1] Ce livre voudrait cependant inverser les perspectives en examinant les emprunts que la propagande de croisade a fait à la chanson de geste et au roman chevaleresque. Parmi un choix d'œuvres destinées à exalter la croisade, deux parties s'attachent donc aux topiques, à la fois formels et thématiques, en distinguant les emprunts, d'une part à la chanson de geste, et de l'autre, au roman chevaleresque.

Le corpus des œuvres analysées n'offre guère de surprise puisqu'il s'agit des principales pièces d'anthologie narrant les aventures des Latins outre-mer mais aussi, de façon peut-être un peu moins attendue, sur la frontière de la mer Baltique. Après avoir rappelé l'origine des chansons de geste (chap. 1), la première partie aborde donc successivement les Gesta francorum (chap. 2), l'Historia Iherosolimitana de Robert de Reims (chap. 3), les trois poèmes ("La Chanson d'Antioche," "Les Chétifs," "La Chanson de Jérusalem") regroupés sous la dénomination de "Premier cycle de la Croisade" (chap. 4). La deuxième partie, qui couvre plutôt les productions du XIVe siècle, aborde successivement le "challenge" imposé par le roman courtois et la fin'amors des troubadours (chap. 5), les "voyages de Prusse" vus par Pierre de Dusburg et Nicolas de Jeroshin (chap. 6), le "Second cycle de la Croisade" (chap. 7) et enfin le portrait du croisé idéal dans "La Prise d'Alixandre" de Guillaume de Machaut (chap. 8).

Chacune des œuvres est située dans son contexte de création, tandis que les emprunts aux topoï tirés des chansons et des romans sont analysés, citations à l'appui. On retiendra par exemple le recours, dans les Gesta francorum, à des noms de peuples largement fantaisistes, alors que l'auteur anonyme démontre par ailleurs sa parfaite connaissance des principaux chefs musulmans et des troupes qui se trouvaient sous leur direction. Les Gesta francorum comme leur réécriture par Robert de Reims (l'Historia Iherosolimitana) inscrivent la Première croisade dans la continuation de la lutte contre les infidèles menée à l'époque carolingienne par les Francs, véritable peuple élu. Le Premier cycle, dont l'attribution à Graindor de Douais reste débattue, fait rentrer la première croisade dans le domaine épique; la guerre sainte y devient un long conflit entre familles, motivées par la conquête et par le désir de venger l'honneur lignager.

L'"Estoire de la guerre sainte," attribuée à Ambroise entre 1191 et 1199, place toujours les exploits de Richard Cœur de Lion dans la continuation des guerres de Charlemagne (chap. 5). Le roman courtois introduit toutefois une nouvelle éthique dont purent s'inspirer les discours relatifs à la croisade: l'exil et l'aventure, la perfection individuelle dans l'épreuve. Et les troubadours réadaptèrent même le thème de l'amour de la dame, qui aurait pu paraître subversif, alors que le discours clérical imputait les échecs des croisés aux péchés des chrétiens. D'autre part, l'attrait de la croisade continua à être entretenu par des biographies romancées, telle celle consacrée à Gilles de Chin, un chevalier du Hainaut mort en 1137.

Au XIVe siècle, dans un contexte de transformation de la guerre et des valeurs sociales, l'identité de la chevalerie s'affirma notamment au travers de pratiques, telles que les joutes et l'adhésion aux ordres laïques de chevalerie dont l'univers empruntait largement à la littérature arthurienne (chap. 6). L'ordre Teutonique entretenait de son côté le rêve de croisade, désormais reporté vers les marges slaves de la Baltique. Pour attirer la fine fleur de la noblesse européenne, les Reisen, remarquablement étudiés par Werner Paravicini, [2] offraient aussi joutes et banquets sur fond de mises en scène épiques. À la même époque, se développa une historiographie teutonique destinée à justifier et à faire connaître les entreprises de conquête. Si la Chronica Terre Prussie de Pierre de Dusburg n'eut qu'une diffusion limitée, sa transposition en vers et en haut-allemand par Nicolaus de Jeroschin plaça les guerres de Prusse sur le terrain de la fiction romanesque. De même, le récit du voyage du duc Albert III d'Autriche par le poète héraldiste Peter Suchenwirt opposait le monde civilisé, celui des Teutoniques et des dames, à une frontière peuplée par des païens ramenés à la bestialité primitive.

Les trois poèmes qui forment le "second cycle de la Croisade," composés dans les décennies centrales du XIVe siècle en Hainaut, combinent à la propagande de croisade, ce que l'auteur appelle une "historiographie vernaculaire" (chap. 7). On y retrouve les ingrédients du roman d'aventures: exploits guerriers et intrigues amoureuses, le tout baignant dans le merveilleux. Après 1369, Guillaume de Machaut célèbre, dans la "Prise d'Alexandrie," les exploits contre les Turcs du roi de Chypre Pierre de Lusignan, alors parangon du croisé (chap. 8). L'idée d'aventure où se conquièrent renommée et amour de la dame semble désormais avoir évacué toute motivation religieuse voire politique.

L'auteur conclut que la popularité de ces œuvres littéraires suggère que les images de la croisade ainsi véhiculées correspondaient bien à une attente (191). Il s'agit toutefois là d'une affirmation rapide, fragilisée par le fait que Vander Elst, on y reviendra, n'a pas véritablement pris en compte la réception de cette littérature. Le propos s'achève sur l'évocation de quelques œuvres du XVIe siècle, comme "La Jérusalem libérée" de Tasse, alors que la croisade se trouve désormais ramenée à un roman d'aventures et d'amour.

L'idée de propagande inscrite en sous-titre, si elle apparaît peu contestable, aurait tout de même mérité une mise en perspective historiographique. Il y a longtemps que Joseph Bédier a montré comment les légendes épiques avaient pu être utilisées à des fins de propagande, tandis que les stratégies de communication autour de l'idée de croisade ont été abordées, tant dans la teneur du discours que dans la variété des moyens mobilisés--chroniques, sermons, images--Anouar Hatem (étrangement oublié dans la bibliographie) avait déjà suggéré, par exemple, que la trilogie de Graindor de Douai avait pu servir à la mobilisation de la troisième ou de la quatrième croisade. [3] L'œuvre d'Alphonse Dupront--que l'on s'étonne assez de ne pas voir non plus mobilisée ici--a enfin prouvé à quel point le mythe de croisade avait imprégné l'imaginaire occidental. [4] Le parti pris, assumé par l'auteur, de passer outre la question de la réception et de la diffusion des œuvres analysées ne va pas sans poser problème. On peut, certes, penser que l'utilisation même des motifs épiques comme excitatoria à la croisade suggère que l'aristocratie était réceptive et concevait elle-même la guerre sainte en ces termes (6). Mais, tout de même, comment envisager l'efficacité d'un discours de propagande sans, à aucun moment, s'interroger sur le public réellement visé et sur la compréhension que celui-ci pouvait avoir des discours lus ou bien entendus? Comment savoir, par exemple, si les aventures du Second cycle, même si elle avaient bien l'Orient pour théâtre, étaient véritablement comprises par les auditeurs comme une invite à la croisade? L'auteur en convient lui-même à la fin de son chapitre 7, l'enjeu principal résidait sans doute dans une auto-légitimation de la chevalerie, plus que dans la croisade elle-même, dont les perspectives s'éloignaient. Aussi, ces œuvres apparaissent-elles pour la plupart difficilement réductibles à la seule "propagande de croisade." Ainsi, la chronique de Pierre de Dusburg, [5] écrite en latin et multipliant les exemples de vie monastique et ascétique, s'adressait probablement aux Teutoniques eux-mêmes qu'il n'était pas nécessaire de convaincre du bien-fondé de la mission qu'ils menaient en Prusse. Cela explique donc la faible diffusion de l'œuvre dont ne sont connus que cinq manuscrits remontant aux XVIe-XVIIe siècles. Sa continuation, la "Kronike von Pruzinlant" connut en revanche une large diffusion qui coïncida avec l'apogée de l'ordre, sous la maîtrise de Winrich de Kniprode (1352-1382).

Si les textes analysés ici informent donc sur l'évolution de l'esprit de croisade entre le XIIe siècle à la fin du Moyen Âge, leur impact réel sur les croisés potentiels reste à évaluer. Encore faudrait-il reprendre la tradition manuscrite et littéraire de chaque œuvre et déterminer, autant que faire se peut, les canaux et réseaux de circulation des manuscrits. Les travaux déjà entrepris sur le contenu des bibliothèques aristocratiques constitueraient en ce sens un appui précieux. L'entreprise n'est assurément pas aisée car elle devrait encore faire la part de l'oralité dans la transmission de cet imaginaire chevaleresque lié à la croisade. L'auteur en donne quelque aperçu en rappelant les mises en scène festives orchestrées à l'occasion des Reisen. La cour ducale de Bourgogne constituait un autre pôle de diffusion qui aurait pu être évoqué, ne serait-ce qu'à titre comparatif. [6]

-------- Notes:

1. Voir notamment C. Gaullier-Bougassas, La tentation de l'Orient dans le roman médiéval: Sur l'imaginaire médiéval de l'Autre (Paris, 2003) – que l'auteur ne connaît apparemment pas.

2. W. Paravicini, Die Preußenreisen des europäischen Adels, 2 vols (Sigmaringen, 1989).

3. A. Hatem, Les poèmes épiques des croisades: Genèse, historicité, localisation (Paris, 1932).

4. A. Dupront, Le Mythe de croisade, 4 vols (Paris, 1997). 5. Il vaut mieux écrire Peter of Dusburg, plutôt que "Duisburg" comme l'auteur, car ce prêtre teutonique était plus probablement originaire de Doesburg.

6. J. Paviot, Les ducs de Bourgogne, la croisade et l'Orient (fin XIVe siècle–XVe siècle) (Paris, 2003).

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