<?xml version='1.0' encoding='utf8'?>
<!DOCTYPE article PUBLIC "-//NLM//DTD JATS (Z39.96) Journal Archiving and Interchange DTD v1.1 20151215//EN" "https://jats.nlm.nih.gov/archiving/1.1/JATS-archivearticle1.dtd">
<article dtd-version="1.1" article-type="book-review">
  <front>
    <journal-meta>
      <journal-id>TMR</journal-id>
      <journal-title-group>
        <journal-title>The Medieval Review</journal-title>
      </journal-title-group>
      <issn pub-type="epub">1096-746X</issn>
      <publisher>
        <publisher-name>Indiana University</publisher-name>
      </publisher>
    </journal-meta>
    <article-meta>
      <article-id pub-id-type="publisher-id">20.12.07</article-id>
      <title-group>
        <article-title>20.12.07, Schabel, Pierre Ceffons Et Le Determinisme Radical Au Temps De La Peste Noire</article-title>
      </title-group>
      <contrib-group>
        <contrib contrib-type="author">
          <name>
            <surname>Isabel Iribarren</surname>
            <given-names/>
          </name>
          <aff>Université de Strasbourg</aff>
          <address>
            <email>iribar@unistra.fr</email>
          </address>
        </contrib>
      </contrib-group>
      <pub-date publication-format="epub" date-type="pub" iso-8601-date="2020">
        <year>2020</year>
      </pub-date>
      <product product-type="book">
        <person-group>
          <name>
            <surname>Schabel, Chris</surname>
            <given-names/>
          </name>
        </person-group>
        <source>Pierre Ceffons Et Le Determinisme Radical Au Temps De La Peste Noire, Conferences Pierre Abelard</source>
        <year iso-8601-date="2020">2020</year>
        <publisher-loc>Paris, France</publisher-loc>
        <publisher-name>Librairie Philosophique J Vrin</publisher-name>
        <page-range>pp. 244</page-range>
        <price>€19.00</price>
        <isbn>978-2-7116-2921-3</isbn>
      </product>
      <permissions>
        <copyright-statement>Copyright 2020 Trustees of Indiana University. Indiana University provides the information contained in this file for non-commercial, personal, or research use only. All other use, including but not limited to commercial or scholarly reproductions, redistribution, publication or transmission, whether by electronic means or otherwise, without prior written permission of the copyright holder is strictly prohibited.</copyright-statement>
      </permissions>
    </article-meta>
  </front>
  <body>
    <p>À l'heure où la planète traverse une crise sanitaire sans précédent, le titre
                    choisi pour la présente étude ne peut pas manquer de susciter l'idée d'une
                    résurgence du catastrophisme historique médiéval. Or, si l'auteur n'adresse pas
                    la question directement, elle reste suspendue pour ainsi dire comme toile de
                    fond aux débats ici examinés. Issue d'un cycle de conférences données dans le
                    cadre de la chaire Pierre Abélard en 2016, cette étude aborde la question du
                    statut des propositions ayant trait au passé, au présent et au futur débattue en
                    milieu scolastique au XIVe siècle, à travers le prisme de l'oeuvre du cistercien
                    Pierre Ceffons. Ces débats constituent un témoin important de la recrudescence
                    de l'intérêt des maîtres tardo-médiévaux pour la question de la puissance et de
                    la connaissance divine et de sa relation avec la contingence ou la nécessité
                    avec les phénomènes naturels et humains. L'examen de la pensée de Ceffons, dont
                    l'activité intellectuelle se déploie à Paris entre 1348 et 1353, permet ainsi de
                    reconstruire le climat intellectuel d'un siècle souvent taxé de "calamiteux," où
                    règne la "contingence radicale" sur fond de peste noire. À cet égard, le choix
                    de Pierre Ceffons comporte un avantage majeur: aux marges du grand récit sur les
                    hauts faits de la scolastique, le moine cistercien présente à l'historien une
                    plateforme privilégiée à partir de laquelle on peut découvrir certains traits
                    doctrinaux que l'approche linéaire de l'historiographie traditionnelle tend à
                    masquer. "Le contexte est tout" (202): l'auteur nous invite ainsi à pratiquer
                    une approche historienne attentive au contexte argumentatif dans lequel
                    intervient Ceffons, "penseur radical" dont le caractère novateur ressort
                    d'autant plus clairement qu'il est présenté aux prises avec les différentes
                    traditions intellectuelles qui peuplent son siècle. À travers une analyse
                    philosophique pointue à laquelle s'adjoint une grande sensibilité historique et
                    doctrinale, Chris Schabel nous fait découvrir une période à la pensée plurielle
                    et tout aussi marquée par le "déterminisme radical."</p>
    <p>Comme la temporalité qu'il se propose d'examiner, l'ouvrage est divisé en trois
                    chapitres correspondants aux questions modales sur le passé (II: "Dieu peut-il
                    défaire le passé?"), le présent (III: "Y a-t-il de la contingence dans
                    l'univers?") et le futur (IV: "Le futur connu est-il vraiment contingent?"),
                    auxquels s'ajoute un dernier chapitre (V: "Les pécheurs sont-ils la cause
                    contingente de leur damnation?"), à teneur plutôt eschatologique, sur la double
                    question de la prédestination et de la réprobation. Vient compléter le vaste
                    aperçu présenté au cycle des conférences un premier chapitre (I) sur la vie et
                    l'oeuvre de Ceffons, accompagné d'un bilan historiographique fort instructif
                    exposant les grands jalons de l'exégèse moderne sur Ceffons depuis les travaux
                    de Konstantin Michalski dans les années 1930, passant par l'étude fondatrice de
                    Damasus Trapp en 1957, puis les recherches de John Murdoch dans les années 1970
                    et 1980 sur la contribution de Ceffons à l'histoire des mathématiques au Moyen
                    Âge tardif. S'insérant dans le sillage de ces auteurs, l'apport de Ch. Schabel
                    complète le paysage historiographique avec une recherche fouillée et rigoureuse
                    des témoins manuscrits de l'oeuvre de Ceffons, notamment des quatre <italic>principia</italic> données par le jeune bachelier sententiaire
                    entre 1348 et 1349 et dont Ch. Schabel prépare actuellement une édition. Malgré
                    l'état chaotique du contenu tel qu'il nous est parvenu (accentué par les détours
                    et les digressions de Ceffons sur des sujets variés), les "questions
                    principielles" présentent l'intérêt majeur de nous introduire à l'actualité
                    philosophique du XIVe siècle. En effet, dans le développement de sa thèse sur le
                    déterminisme radical Ceffons s'engage avec les théories les plus récentes qui
                    circulaient à Paris et à Oxford, avec comme arrière-plan les condamnations de
                    Nicolas d'Autrecourt et de son confrère cistercien Jean de Mirecourt. </p>
    <p>Lorsque Ceffons se prononce sur la question de la mutabilité du passé, on assiste
                    à l'apogée de l'intérêt scolastique pour la question connexe de la puissance
                    divine. D'une grande utilité doxographique, Ceffons présente un condensé du
                    débat en citant <italic>in extenso</italic> les arguments de part et
                    d'autre. En effet, l'analyse des traitements médiévaux de la question de savoir
                    si Dieu peut défaire le passé résulte en un balayage historiographique où les
                    auteurs traditionnellement classés par les historiens de la philosophie
                    médiévale comme ayant répondu par l'affirmative (Pierre Damien, Anselme, Gilbert
                    de Poitiers, Guillaume d'Auxerre, Grégoire de Rimini, Thomas Bradwardine, Jean
                    de Mirecourt, Pierre d'Ailly) en sortent indemnes ou leurs propos au moins
                    nuancés. Plus qu'une affirmation du pouvoir de Dieu sur le passé, leur argument
                    cherche à nier l'impuissance d'un Dieu immuable et éternel (76-77). Les
                    résultats de cette première enquête mènent Ch. Schabel à nier la réalité
                    historique, en tout cas pour les scolastiques du XIVe siècle, de la thèse de la
                    mutabilité du passé (132).</p>
    <p>Le chapitre III aborde le problème proprement dit du déterminisme pour nous
                    révéler que l'idée selon laquelle tout ce qui arrive advient par nécessité avait
                    ses défenseurs et n'était pas une simple option théorique. À l'encontre de
                    l'orientation doctrinale préconisée en 1277 par la condamnation de toute forme
                    de déterminisme, Ceffons se prononce sans équivoques en faveur du déterminisme
                    absolu du présent. La stratégie déployée par le cistercien dans ses <italic>principia </italic>passe par un séparatisme des ordres
                    philosophique et théologique : <italic>in persona philosophi</italic> et
                    donc <italic>fide remota</italic>, il soutient une sorte de vision
                    proto-déiste (123) tributaire de François de la Marche, selon laquelle les
                    phénomènes psychologiques s'inscrivent dans la chaîne naturelle de causalité
                    nécessaire. S'ouvre la voie au déterminisme astral et à l'astrologie judiciaire
                    qui, en 1348, résistait difficilement à l'interprétation fataliste de
                    l'avènement de la grande peste.</p>
    <p>L'entrelacs d'enjeux liés à la question du futur contingent était plus
                    considérable, car il s'agissait de sauvegarder la certitude infaillible de la
                    préscience divine concernant les événements futurs qui dépendent du libre
                    arbitre de l'homme sans verser dans le déterminisme. L'arrière-plan doctrinal du
                    débat médiéval laissait un héritage très lourd et difficilement conciliable: à
                    la logique binaire du <italic>De interpretatione </italic>d'Aristote se
                    combinait l'anthropologie post-lapsaire d'Augustin, accentuant l'impasse entre
                    un futur déterminé et le libre arbitre humain. Boèce apporte un vocabulaire
                    technique utile à la discussion sur les questions modales et une solution basée
                    sur la notion d'éternité divine qui sera retenue par la majorité des auteurs du
                    XIIIe siècle. D'autres <italic>distinctiones</italic> viendront s'ajouter
                    aux cours du débat, visant notamment à nuancer le nécessitarisme naturel et le
                    volontarisme divin. Au moment où Ceffons entre en scène, les grands acteurs qui
                    mènent le débat sont Thomas Bradwardine, l'augustin Grégoire de Rimini et le
                    franciscain Pierre Auriol. Or, davantage que la valeur intrinsèque de son
                    argumentation philosophique, l'intervention du moine cistercien revêt ceci
                    d'intéressant qu'elle nous livre une utile doxographie permettant d'entrevoir la
                    place qu'occupaient ces auteurs dans le débat plus large. On nous apprend ainsi
                    que Bradwardine était devenu l'archétype du maître défendant le déterminisme
                    théologique, position associée depuis 1340 à la condamnation de Jean de
                    Mirecourt. Ceffons finit par se ranger auprès Grégoire de Rimini en faveur d'une
                    contingence <italic>secundum quid</italic>, contre l'opinion davantage
                    déterministe défendue par Ariol. Le positionnement de Ceffons sera conforté par
                    les prolongements du débat dans la célèbre querelle sur la préscience divine qui
                    éclate à Louvain dans les années 1460, et qui se solde par la condamnation
                    lancée par le pape Sixte IV contre les théories impopulaires d'Auriol en la
                    personne de Pierre de Rivo.</p>
    <p>Le débat autour de la question eschatologique de la prédestination et du problème
                    connexe de la réprobation compte déjà au XIVe siècle avec une histoire
                    millénaire qui remonte à Augustin et à la crise pélagienne. Sans nullement
                    négliger cet important arrière-plan doctrinal et sa cohorte de lieux bibliques
                    et d'options théologiques, l'apport majeur de ce dernier chapitre réside encore
                    une fois dans la façon dont l'intervention de Ceffons permet de revoir
                    l'historiographie et congédier un certain nombre d'idées reçues. En effet, il
                    existe un désaccord parmi les historiens quant à l'étendue d'une résurgence du
                    pélagianisme dans la première moitié du XIVe siècle et l'importance de la
                    réaction anti-pélagienne qui s'ensuivit. Opposée à la doctrine de "l'élection
                    particulière unique" retenue dans les années 1250-1315, la thèse de "l'élection
                    générale" (selon laquelle le bon usage du libre arbitre dans la poursuite du
                    bien surnaturel est la cause <italic>ex condigno</italic>de notre
                    béatitude future) eut ses adhérents, pour la plupart des théologiens anglais
                    influencés par Pierre Ariol: entre autres, Guillaume d'Ockham, Robert Holcot,
                    Walter Chatton, Thomas Buckingham, Thomas Wylton. À ceux-ci vint s'opposer, en
                    la personne de Grégoire de Rimini, la théorie de "l'élection particulière
                    double," selon laquelle seul Dieu, de toute éternité, est la cause de la
                    prédestination ou de la réprobation de chaque individu. Ce qu'une analyse de la
                    position de Ceffons permet de comprendre, c'est que la lutte contre les nouveaux
                    pélagiens était déjà engagée avant l'intervention de Rimini, qui n'emporte
                    qu'une adhésion très relative. En revanche, les idées de l'augustin
                    rencontrèrent une grande fortune au début du XVe siècle parmi les représentants
                    de l'école de théologie de Vienne, si bien qu'on peut parler, avec Heiko
                    Oberman, d'une <italic>via Gregorii </italic>dans l'espace germanophone à
                    cette époque.</p>
    <p>Quant à Ceffons, il ressort comme un auteur d'une production intellectuelle
                    foisonnante et aussi variée qu'elle nous dévoile des pans entiers de l'actualité
                    du contexte savant (universitaire et religieux) du Moyen Âge tardif. L'ampleur
                    de sa réception est un commentaire éloquent de la variété des contextes dans
                    lesquels il est intervenu: de Grégoire de Rimini à Pierre d'Ailly, en passant
                    par Evrart de Trémaugon, l'étendue de son influence fut considérable. Penseur
                    innovant et un brin provocateur, peut-être la meilleure façon de résumer le
                    positionnement de Ceffons dans le paysage intellectuel de son temps est son
                    commentaire, à la fin du quatrième <italic>principium</italic>, en faveur
                    des nouveautés doctrinales: si aucune opinion vraie ne peut être nouvelle--se
                    demande-t-il--"alors pourquoi les hommes ont-ils des talents d'invention (<italic>ingenia inventiva</italic>)? Je demande si quelqu'un trouve la
                    vérité de manière nouvelle (<italic>de novo</italic>). Il s'ensuit que
                    toutes les opinions sont anciennes et que personne ne découvre (<italic>invenit</italic>) jamais; on en déduit plutôt que toute nouvelle
                    opinion vraie a été trouvée depuis l'éternité" (157-158). Au-delà de l'allusion
                    un peu narquoise en pareil contexte à la question de la possibilité de connaître
                        <italic>de novo </italic>pour un intellect éternel, ce qui retient
                    notre attention ici est la conception que Ceffons nous livre de l'historicité de
                    la doctrine. Pour évoquer à nouveau Heiko Oberman et sa théorie des "deux
                    sources," Ceffons semble accorder beaucoup de latitude à l'apport de la
                    tradition extra-scripturaire dans la détermination de la doctrine. La
                    normativité de la loi révélée exige une détermination et une explicitation
                    permanentes dans le temps qui n'agit pas au détriment de son caractère
                    définitif; c'est aux théologiens d'expliciter ces vérités éternelles restées
                    implicites. On ne pouvait pas désirer une meilleure apologie de l'innovation
                    doctrinale.</p>
    <p>Il revient à Ch. Schabel de nous avoir fait découvrir l'originalité et la
                    richesse de la pensée de Ceffons, et par ce biais nous avoir donné un aperçu des
                    coulisses du débat philosophique du XIVe siècle au sujet du déterminisme. Le
                    lecteur lui sait gré d'avoir mis à sa disposition un vaste matériel inédit,
                    travail philologique minutieux qui ne dédit guère la clarté de ses propos, où
                    les rappels d'ordre historique viennent éclairer un contenu philosophiquement
                    pointu. La traduction nous livre un français assez pur et élégant, délestée
                    d'anglicismes--si ce n'est la persistance du terme "carmélites" au lieu de
                    "carmes" pour désigner les membres masculins de l'ordre ! Dans la lignée de Paul
                    Vignaux et de Zénon Kaluza, l'auteur renouvelle considérablement le champ de la
                    recherche sur les débats doctrinaux au XIVe siècle, associant étroitement les
                    fruits de l'édition critique et l'histoire des textes à l'histoire des doctrines
                    et des méthodes intellectuelles. Seul regret, qui ne saurait démentir les
                    incontestables mérites de cette étude, l'analyse aurait pu faire un lien plus
                    explicite (au-delà du titre) entre les débats sur le déterminisme et la nature
                    des causes du fléau qui ravage le milieu du XIVe siècle. </p>
    <p>​</p>
    <p/>
  </body>
</article>
