The Medieval Review 11.10.34

Goullet, Monique, Michel Parisse and Anne Wagner. Sources hagiographiques de l'histoire de Gorze, Xè siècle: Vie de saint Chrodegang, Panégyrique et Miracles de saint Gorgon. Paris: Picard, 2010. Pp. 210. . . 39 EUR. ISBN 978-2-7084-0882-1.

Reviewed by:

Monique Paulmier-Foucart
Université de Nancy II
monique.paulmier@noos.fr

Les trois textes hagiographiques présentés, édités et traduits dans ce volume par trois historiens et philologues spécialistes de l'histoire ecclésiastique lorraine viennent très fructueusement compléter l'édition et traduction par Michel Parisse du texte-phare de la réforme dite de Gorze au Xe siècle, la Vie de Jean de Gorze. [1] Rappelons que ce texte, écrit peu après la mort de Jean et à sa gloire, est le récit très circonstancié de la vie de Jean, son enfance, sa formation, sa recherche d'une pureté de vie monastique, son activité inlassable pour la restauration matérielle et spirituelle de l'abbaye après un long temps de décadence. [2] Cette "réforme de Gorze," qui n'a guère de points communs institutionnels avec le mouvement contemporain de Cluny et son expansion, a vivifié, à pas beaucoup plus feutrés, nombre d'établissements monastiques dans l'Empire.

Les trois textes présentés ici--Vie du fondateur, l'évêque de Metz Chrodegang (742-766), Panégyrique du saint patron de l'abbaye, Gorgon, martyr romain sous Dioclétien, et les Miracles de ce patron efficace--sont tous trois (comme la Vie de Jean de Gorze) des "textes rares." Ils n'existent plus aujourd'hui que dans quelques manuscrits, souvent mutilés, mais ils sont pleins d'enseignement pour préciser les ambitions de l'abbaye lorraine (messine): gérer sa propre histoire, prendre en charge l'estime de soi, favoriser son renom et assurer sa fortune temporelle. Ce sont peu ou prou des réécritures; on sait, depuis la fine analyse par Monique Goullet de ce processus pourquoi et comment ces "manipulations" de sources éclairent les temps de leur production. [3]

L'édition (revue) des trois textes et leur traduction est précédée d'analyses historique, littéraire et codicologique très bienvenues pour éclairer au mieux l'histoire complexe du mouvement de réforme. La première partie de l'ouvrage est consacrée au fondateur de Gorze. La Vie de Chrodegang est une amplification et une réorganisation de la longue notice consacrée à ce grand évêque précarolingien par Paul Diacre dans son Liber de episcopis mettensibus. La nouvelle Vie, écrite incontestablement par un moine de Gorze dans les années 983-987, n'apporte pas de faits nouveaux, mais vaut par la volonté pour l'abbaye d'être maître d'uvre de la biographie de son fondateur. L'auteur fait preuve de qualités rhétoriques certaines, de culture, et d'une pratique du "métier d'historien": il multiplie les citations bibliques et patristiques (Ambroise, Augustin), emprunte aussi quelque peu à d'autres textes, Chronique de Réginon de Prüm, Vitae et Gesta (Lambert, Willibrord, Boniface; deux textes dionysiens, Revelatio ostensa papae Stephano et Gesta Dagoberti). Le point de vue positiviste étant aujourd'hui caduc; il est possible d'apprécier à sa juste valeur un tel texte qui certes n'augmente pas la connaissance historique du VIIIe siècle, mais est un témoin remarquable de la culture littéraire du Xe siècle. On y retrouve donc le récit orné de la vie de Chrodegang, son appartenance au lignage carolingien, sa fonction auprès du roi Pépin, ses vertus, sa nomination comme évêque de Metz, son action réformatrice: imposition de la liturgie romaine et règle (norma) canoniale, sa mission à Rome auprès du pape Etienne pour le couronnement royal de Pépin et in fine la fondation et la riche dotation de l'abbaye de Gorze, au bénéfice de laquelle il retourne à Rome quérir les reliques de saint Gorgon. L'histoire s'arrête là, au cours du voyage, inachevée. Il semble que saint Gorgon, qui mettra tout son pouvoir pour que l'abbaye retrouve ses biens perdus n'a pas eu le même souci comme gardien des textes gorziens.

Le Panégyrique est un sermon donnant à entendre aux auditeurs la vie de Gorgon, martyr à Nicomédie avec son compagnon Dorothée, au cours de la persécution de Dioclétien. La démonstration est convaincante de l'attribution de ce texte à la plume de l'abbé de Gorze Immo (982-1015), homme de culture, bien en cour auprès de l'empereur Henri II, qui se préoccupa, dès son arrivée à Gorze de la popularité de son abbaye et du culte de saint Gorgon. Une correspondance avec l'évêque Milon de Minden montre Immo déplorant l'absence dans la bibliothèque de Gorze d'une Vie du saint patron de l'abbaye. Milon et un évêque ami Adalbert lui fournissent le texte de la Passion du saint (BHL 3617) démarquant le Martyrologe d'Adon et Immo aurait dès lors rédigé le Panégyrique (après 982). Le récit insiste au passage sur les bienfaits de la collaboration entre les chrétiens et le pouvoir impérial: "Grâce à la clémence du Christ, certains des empereurs romains accordaient à des chrétiens des gouvernements de provinces et des charges judiciaires. Le pouvoir divin agissait ainsi à l'intérieur de l'Empire..." (136-137). Gorgon et son compagnon Dorothée deviennent des personnages importants "préférés à tous les autres" jusqu'à ce que, attisée par la jalousie, la persécution l'emporte sur l'équilibre vertueusement et efficacement établi pour le bien public. Dans l'esprit et le cur des auditeurs du sermon, le parallèle pouvait se faire avec l'union efficace de l'évêque Chrodegang et du roi Pépin, comme avec celle des évêques et de l'empereur dans le système de "l'église impériale." La fin de l'histoire est un avertissement: après la chute et le martyre de Gorgon, vient la vengeance du ciel et la mort "cruelle et juste" des tyrans Dioclétien et Maximien. La paix religieuse retrouvée, les reliques de Gorgon sont à la demande du pape, transférées à Rome.

L'abbé Immo est aussi, selon toute probabilité, l'auteur des Miracula, qui prennent la suite de cette laudatio de Gorgon. Le dossier sera donc complet, composé à Gorze même, avec la vie du fondateur Chrodegang, la passion du martyr et ses interventions miraculeuses au profit de Gorze. Les miracles ponctuent d'abord le voyage vers la Lorraine, en insistant sur ceux qui se produisent à Varangéville, Moivrons, Novéant, terres qui ont ensuite été aliénées par précaire ou bénéfice. La puissance des reliques est désormais au coeur du récit pour protéger l'abbaye des invasions hongroises et surtout pour obtenir la restitution des biens. Il y a là une véritable leçon concernant le système des bénéfices et des précaires menant à la spoliation des biens ecclésiastiques, malgré les précautions prises par le fondateur: "[Chrodegang] enlève aux laïques, mais aussi à ses frères évêques, sous la terrible menace du Dieu tout-puissant, toute possibilité de reprendre aux moines de Gorze aucun des biens qu'il leur avait lui-même donnés, de ceux qu'ils acquerraient à l'avenir ou que leur donneraient leurs fidèles pour le remède de leurs âmes...cette disposition, hélas, fut peu respectée par certains des évêques qui lui succédèrent, et ceux-ci se comportèrent, si je puis dire, en déracineurs et en destructeurs de la communauté tout entière (156-157). La position ambigüe des évêques est parfaitement illustrée par le "cas" d'Adalbéron I (évêque de 929 à 962). Les difficultés pour récupérer des biens concédés par l'évêque à sa famille demeurent, même quand cet évêque, impressionné par sa première visite à Gorze où il trouve "du fumier d'âne et d'animaux pratiquement partout," s'attache à réformer la vie monastique, mais ne peut renoncer que "miraculeusement" à favoriser son frère et son neveu, détenteurs du bien de Varangéville. Le récit de cette récupération difficile, parmi d'autres, expose lumineusement la fonction du saint patron, et les modalités de son intervention indispensable. Certains de ces miracles étaient aussi racontés dans la Vie de Jean de Gorze, mais l'angle de vue est différent. La Vie de Jean n'est pas, malgré les qualités monastiques, spirituelles, de l'homme, une vie de saint mais une vie de moine gestionnaire, la biographie d'un homme actif et passionné. Les Miracula donnent quant à eux le premier rôle à Gorgon.

L'ensemble du dossier constitué à Gorze dans les année 982-987 n'eut sans doute pas, au Moyen Age, le succès escompté par ses commanditaires et auteurs mais aujourd'hui il témoigne une fois de plus de l'immense intérêt--augmenté ici du plaisir de la lecture d'une traduction française fluide et précise--de la littérature hagiographique, débarrassée des préjugés littéraires et historiques qui ont trop longtemps masqué sa force. La Vie de Chrodegang et le Panégyrique, et, avec plus de saveur encore, les Miracula sont d'un usage pédagogique efficace au XXIe siècle pour comprendre et faire comprendre les pratiques "d'aménagement du territoire" au Xe siècle, et tous les aspects de la réforme monastique, ses conquêtes matérielles soutenant obligatoirement les exigences de spiritualité.

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Notes:

1. Jean de Saint-Arnoul, La Vie de Jean, abbé de Gorze (Paris: Picard, 1999).

2. Le récit est inachevé, se terminant avec la remarquable ambassade de Jean de Gorze à Cordoue auprès du calife Abd al Rahman pour le compte de l'empereur germanique Otton Ier (c. 953-956).

3. Monique Goullet, Écriture et réécriture hagiographiques: Essai sur les réécritures de Vies de saints dans l'Occident latin médiéval (VIIIe-XIIIe s.), Hagiologia: Études sur la sainteté en Occident 4 (Turnhout: Brepols Publishers, 2005).